Cette lettre enjouée et moqueuse ramena tout à fait les idées de Paul aux sentiments de la vie réelle. Il s’habilla, ordonna de faire avancer la voiture, et bientôt le voltairien Scazziga fit claquer son fouet incrédule aux oreilles de ses bêtes qui se lancèrent au galop sur le pavé de lave, à travers la foule toujours compacte sur le quai de Santa-Lucia.

«Scazziga, quelle mouche vous pique? vous allez causer quelque malheur!» s’écria M. d’Aspremont. Le cocher se retourna vivement pour répondre, et le regard irrité de Paul l’atteignit en plein visage.—Une pierre qu’il n’avait pas vue souleva une des roues de devant, et il tomba de son siége par la violence du heurt, mais sans lâcher ses rênes.—Agile comme un singe, il remonta d’un saut à sa place, ayant au front une bosse grosse comme un œuf de poule.

«Du diable si je me retourne maintenant quand tu me parleras!—grommela-t-il entre ses dents. Timberio, Falsacappa et Gelsomina avaient raison,—c’est un jettatore! Demain, j’achèterai une paire de cornes. Si ça ne peut pas faire de bien, ça ne peut pas faire de mal.»

Ce petit incident fut désagréable à Paul; il le ramenait dans le cercle magique dont il voulait sortir: une pierre se trouve tous les jours sous la roue d’une voiture, un cocher maladroit se laisse choir de son siége—rien n’est plus simple et plus vulgaire. Cependant l’effet avait suivi la cause de si près, la chute de Scazziga coïncidait si justement avec le regard qu’il lui avait lancé, que ses appréhensions lui revinrent:

«J’ai bien envie, se dit-il, de quitter dès demain ce pays extravagant, où je sens ma cervelle ballotter dans mon crâne comme une noisette sèche dans sa coquille. Mais si je confiais mes craintes à miss Ward, elle en rirait, et le climat de Naples est favorable à sa santé.—Sa santé! mais elle se portait bien avant de me connaître! Jamais ce nid de cygnes balancé sur les eaux, qu’on nomme l’Angleterre, n’avait produit une enfant plus blanche et plus rose! La vie éclatait dans ses yeux pleins de lumière, s’épanouissait sur ses joues fraîches et satinées; un sang riche et pur courait en veines bleues sous sa peau transparente; on sentait à travers sa beauté une force gracieuse! Comme sous mon regard elle a pâli, maigri, changé! comme ses mains délicates devenaient fluettes! Comme ses yeux si vifs s’entouraient de pénombres attendries! On eût dit que la consomption lui posait ses doigts osseux sur l’épaule.—En mon absence, elle a bien vite repris ses vives couleurs; le souffle joue librement dans sa poitrine que le médecin interrogeait avec crainte; délivrée de mon influence funeste, elle vivrait de longs jours.—N’est-ce pas moi qui la tue?—L’autre soir, n’a-t-elle pas éprouvé, pendant que j’étais là, une souffrance si aiguë, que ses joues se sont décolorées comme au souffle froid de la mort?—Ne lui fais-je pas la jettatura sans le vouloir?—Mais peut-être aussi n’y a-t-il là rien que de naturel.—Beaucoup de jeunes Anglaises ont des prédispositions aux maladies de poitrine.»

Ces pensées occupèrent Paul d’Aspremont pendant la route. Lorsqu’il se présenta sur la terrasse, séjour habituel de miss Ward et du commodore, les immenses cornes des bœufs de Sicile, présent du comte d’Altavilla, recourbaient leurs croissants jaspés à l’endroit le plus en vue. Voyant que Paul les remarquait, le commodore devint bleu: ce qui était sa manière de rougir, car, moins délicat que sa nièce, il avait reçu les confidences de Vicè...

Alicia, avec un geste de parfait dédain, fit signe à la servante d’emporter les cornes et fixa sur Paul son bel œil plein d’amour, de courage et de foi.

«Laissez-les à leur place, dit Paul à Vicè; elles sont fort belles.»

IX