«Je vois, dit Alicia continuant sa plaisanterie, ce qui vous rend si sombre et si sérieux; l’époque de notre mariage est fixée à un mois; et vous reculez à l’idée de devenir le mari d’une pauvre campagnarde qui n’a plus la moindre élégance. Je vous rends votre parole: vous pourrez épouser mon amie miss Sarah Templeton, qui mange des pickles et boit du vinaigre pour être mince!»
Cette imagination la fit rire de ce rire argentin et clair de la jeunesse. Le commodore et Paul s’associèrent franchement à son hilarité.
Quand la dernière fusée de sa gaieté nerveuse se fut éteinte, elle vint à d’Aspremont, le prit par la main, le conduisit au piano placé à l’angle de la terrasse, et lui dit en ouvrant un cahier de musique sur le pupitre:
«Mon ami, vous n’êtes pas en train de causer aujourd’hui et, «ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante;» vous allez donc faire votre partie dans ce duettino, dont l’accompagnement n’est pas difficile; ce ne sont presque que des accords plaqués.»
Paul s’assit sur le tabouret, miss Alicia se mit debout près de lui, de manière à pouvoir suivre le chant sur la partition. Le commodore renversa sa tête, allongea ses jambes et prit une pose de béatitude anticipée, car il avait des prétentions au dilettantisme et affirmait adorer la musique; mais dès la sixième mesure il s’endormait du sommeil des justes; sommeil qu’il s’obstinait, malgré les railleries de sa nièce, à appeler une extase,—quoiqu’il lui arrivât quelquefois de ronfler, symptôme médiocrement extatique.
Le duettino était une vive et légère mélodie, dans le goût de Cimarosa, sur des paroles de Métastase, et que nous ne saurions mieux définir qu’en la comparant à un papillon traversant à plusieurs reprises un rayon de soleil.
La musique a le pouvoir de chasser les mauvais esprits: au bout de quelques phrases, Paul ne pensait plus aux doigts conjurateurs, aux cornes magiques, aux amulettes de corail; il avait oublié le terrible bouquin du signor Valetta et toutes les rêveries de la jettatura. Son âme montait gaiement, avec la voix d’Alicia, dans un air pur et lumineux.
Les cigales faisaient silence comme pour écouter, et la brise de mer qui venait de se lever emportait les notes avec les pétales des fleurs tombées des vases sur le rebord de la terrasse.
«Mon oncle dort comme les sept dormants dans leur grotte. S’il n’était pas coutumier du fait, il y aurait de quoi froisser notre amour-propre de virtuoses, dit Alicia en refermant le cahier. Pendant qu’il repose, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi, Paul? je ne vous ai pas encore montré mon paradis.»