Paul, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, était plongé dans les plus douloureuses réflexions; il avait vu les deux ou trois gouttelettes rouges sur le mouchoir d’Alicia, et, toujours infatué de son idée fixe, il se reprochait son amour meurtrier; il se blâmait d’accepter le dévouement de cette belle jeune fille décidée à mourir pour lui, et se demandait par quel sacrifice surhumain il pourrait payer cette sublime abnégation.

Paddy, le jockey-gnôme, interrompit cette méditation en apportant la carte du comte Altavilla.

«Le comte Altavilla! que peut-il me vouloir? fit Paul excessivement surpris. Faites-le entrer.»

Lorsque le Napolitain parut sur le seuil de la porte, M. d’Aspremont avait déjà posé sur son étonnement ce masque d’indifférence glaciale qui sert aux gens du monde à cacher leurs impressions.

Avec une politesse froide il désigna un fauteuil au comte, s’assit lui-même, et attendit en silence, les yeux fixés sur le visiteur.

«Monsieur, commença le comte en jouant avec les breloques de sa montre, ce que j’ai à vous dire est si étrange, si déplacé, si inconvenant, que vous auriez le droit de me jeter par la fenêtre.—Épargnez-moi cette brutalité, car je suis prêt à vous rendre raison en galant homme.

—J’écoute, monsieur, sauf à profiter plus tard de l’offre que vous me faites, si vos discours ne me conviennent pas, répondit Paul, sans qu’un muscle de sa figure bougeât.

—Vous êtes jettatore!»

A ces mots, une pâleur verte envahit subitement la face de M. d’Aspremont, une auréole rouge cercla ses yeux; ses sourcils se rapprochèrent, la ride de son front se creusa, et de ses prunelles jaillirent comme des lueurs sulfureures; il se souleva à demi, déchirant de ses mains crispées les bras d’acajou du fauteuil. Ce fut si terrible, qu’Altavilla, tout brave qu’il était, saisit une des petites branches de corail bifurquées suspendues à la chaîne de sa montre, et en dirigea instinctivement les pointes vers son interlocuteur.

Par un effort suprême de volonté, M. d’Aspremont se rassit et dit: «Vous aviez raison, monsieur; telle est, en effet, la récompense que mériterait une pareille insulte; mais j’aurai la patience d’attendre une autre réparation.