—Oh! alors ce serait donc vrai! dit Paul à demi-voix: je suis donc un assassin, un démon, un vampire! je tue cet être céleste, je désespère ce vieillard!» Et il fut sur le point de promettre au comte de ne pas revoir Alicia; mais le respect humain et la jalousie qui s’éveillaient dans son cœur retinrent ses paroles sur ses lèvres.

«Comte, je ne vous cache point que je vais de ce pas chez miss Ward.

—Je ne vous prendrai pas au collet pour vous en empêcher; vous m’avez tout à l’heure épargné les voies de fait, j’en suis reconnaissant; mais je serai charmé de vous voir demain, à six heures dans les ruines de Pompeï, à la salle des thermes, par exemple; on y est fort bien. Quelle arme préférez-vous? Vous êtes l’offensé: épée, sabre ou pistolet?

—Nous nous battrons au couteau et les yeux bandés, séparés par un mouchoir dont nous tiendrons chacun un bout. Il faut égaliser les chances: je suis jettatore; je n’aurais qu’à vous tuer en vous regardant, monsieur le comte!»

Paul d’Aspremont partit d’un éclat de rire strident, poussa une porte et disparut.

XII

Alicia s’était établie dans une salle basse de la maison, dont les murs étaient ornés de ces paysages à fresques qui, en Italie, remplacent les papiers. Des nattes de paille de Manille couvraient le plancher. Une table sur laquelle était jeté un bout de tapis turc et que jonchaient les poésies de Coleridge, de Shelley, de Tennyson et de Longfellow, un miroir à cadre antique et quelques chaises de canne composaient tout l’ameublement; des stores de jonc de la Chine historiés de pagodes, de rochers, de saules, de grues et de dragons, ajustés aux ouvertures et relevés à demi, tamisaient une lumière douce; une branche d’oranger, toute chargée de fleurs que les fruits, en se nouant faisaient tomber, pénétrait familièrement dans la chambre et s’étendait comme une guirlande au-dessus de la tête d’Alicia, en secouant sur elle sa neige parfumée.

La jeune fille, toujours un peu souffrante, était couchée sur un étroit canapé près de la fenêtre; deux ou trois coussins du Maroc la soulevaient à demi; la couverture vénitienne enveloppait chastement ses pieds; arrangée ainsi, elle pouvait recevoir Paul sans enfreindre les lois de la pudeur anglaise.

Le livre commencé avait glissé à terre de la main distraite d’Alicia; ses prunelles nageaient vaguement sous leurs longs cils et semblaient regarder au delà du monde; elle éprouvait cette lassitude presque voluptueuse qui suit les accès de fièvre, et toute son occupation était de mâcher les fleurs de l’oranger qu’elle ramassait sur sa couverture et dont le parfum amer lui plaisait. N’y a-t-il pas une Vénus mâchant des roses, du Schiavone? Quel gracieux pendant un artiste moderne eût pu faire au tableau du vieux Vénitien en représentant Alicia mordillant des fleurs d’oranger!