C’est un spectacle étrange de voir à la lueur azurée et rose du matin ce cadavre de ville saisie au milieu de ses plaisirs, de ses travaux et de sa civilisation, et qui n’a pas subi la dissolution lente des ruines ordinaires; on croit involontairement que les propriétaires de ces maisons conservées dans leurs moindres détails vont sortir de leurs demeures avec leurs habits grecs ou romains; les chars, dont on aperçoit les ornières sur les dalles, se remettre à rouler; les buveurs entrer dans ces thermopoles où la marque des tasses est encore empreinte sur le marbre du comptoir.—On marche comme dans un rêve au milieu du passé; on lit en lettres rouges, à l’angle des rues, l’affiche du spectacle du jour!—seulement le jour est passé depuis plus de dix-sept siècles.—Aux clartés naissantes de l’aube, les danseuses peintes sur les murs semblent agiter leurs crotales, et du bout de leur pied blanc soulever comme une écume rose le bord de leur draperie, croyant sans doute que les lampadaires se rallument pour les orgies du triclinium; les Vénus, les Satyres, les figures héroïques ou grotesques, animées d’un rayon, essayent de remplacer les habitants disparus, et de faire à la cité morte une population peinte. Les ombres colorées tremblent le long des parois, et l’esprit peut quelques minutes se prêter à l’illusion d’une fantasmagorie antique. Mais ce jour-là, au grand effroi des lézards, la sérénité matinale de Pompeï fut troublée par un visiteur étrange: une voiture s’arrêta à l’entrée de la voie des Tombeaux; Paul en descendit et se dirigea à pied vers le lieu du rendez-vous.
Il était en avance, et, bien qu’il dût être préoccupé d’autre chose que d’archéologie, il ne pouvait s’empêcher, tout en marchant, de remarquer mille petits détails qu’il n’eût peut-être pas aperçus dans une situation habituelle. Les sens que ne surveille plus l’âme, et qui s’exercent alors pour leur compte, ont quelquefois une lucidité singulière. Des condamnés à mort, en allant au supplice, distinguent une petite fleur entre les fentes du pavé, un numéro au bouton d’un uniforme, une faute d’orthographe sur une enseigne, ou toute autre circonstance puérile qui prend pour eux une importance énorme.—M. d’Aspremont passa devant la villa de Diomède, le sépulcre de Mammia, les hémicycles funéraires, la porte antique de la cité, les maisons et les boutiques qui bordent la voie Consulaire, presque sans y jeter les yeux, et pourtant des images colorées et vives de ces monuments arrivaient à son cerveau avec une netteté parfaite; il voyait tout, et les colonnes cannelées enduites à mi-hauteur de stuc rouge ou jaune, et les peintures à fresque, et les inscriptions tracées sur les murailles; une annonce de location à la rubrique s’était même écrite si profondément dans sa mémoire, que ses lèvres en répétaient machinalement les mots latins sans y attacher aucune espèce de sens.
Était-ce donc la pensée du combat qui absorbait Paul à ce point? Nullement, il n’y songeait même pas; son esprit était ailleurs:—Dans le parloir de Richmond. Il tendait au commodore sa lettre de recommandation, et miss Ward le regardait à la dérobée; elle avait une robe blanche, et des fleurs de jasmin étoilaient ses cheveux. Qu’elle était jeune, belle et vivace... alors!
Les bains antiques sont au bout de la voie Consulaire, près de la rue de la Fortune; M. d’Aspremont n’eut pas de peine à les trouver. Il entra dans la salle voûtée qu’entoure une rangée de niches formées par des atlas de terre cuite, supportant une architrave ornée d’enfants et de feuillages. Les revêtements de marbre, les mosaïques, les trépieds de bronze ont disparu. Il ne reste plus de l’ancienne splendeur que les atlas d’argile et des murailles nues comme celles d’un tombeau; un jour vague provenant d’une petite fenêtre ronde qui découpe en disque le bleu du ciel, glisse en tremblant sur les dalles rompues du pavé.
C’était là que les femmes de Pompeï venaient, après le bain, sécher leurs beaux corps humides, rajuster leurs coiffures, reprendre leurs tuniques et se sourire dans le cuivre bruni des miroirs. Une scène d’un genre bien différent allait s’y passer, et le sang devait couler sur le sol où ruisselaient jadis les parfums.
Quelques instants après, le comte Altavilla parut: il tenait à la main une boîte à pistolets, et sous le bras deux épées, car il ne pouvait croire que les conditions proposées par M. Paul d’Aspremont fussent sérieuses; il n’y avait vu qu’une raillerie méphistophélique, un sarcasme infernal.
«Pourquoi faire ces pistolets et ces épées, comte? dit Paul en voyant cette panoplie; n’étions-nous pas convenus d’un autre mode de combat?
—Sans doute; mais je pensais que vous changeriez peut-être d’avis; on ne s’est jamais battu de cette façon.
—Notre adresse fût-elle égale, ma position me donne sur vous trop d’avantages, répondit Paul avec un sourire amer; je n’en veux pas abuser. Voilà des stylets que j’ai apportés; examinez-les; ils sont parfaitement pareils; voici des foulards pour nous bander les yeux.—Voyez, ils sont épais, et mon regard n’en pourra percer le tissu.»