Quant aux mœurs, ce n'est pas en six semaines que l'on pénètre le caractère d'un peuple et les usages d'une société. Cependant l'on reçoit de la nouveauté une impression qui s'efface pendant un long séjour. Il m'a semblé que les femmes, en Espagne, avaient la haute main et jouissaient d'une plus grande liberté qu'en France. La contenance des hommes vis-à-vis d'elles m'a paru très-humble et très-soumise; ils rendent leurs devoirs avec une exactitude et une ponctualité scrupuleuses, et expriment leurs flammes par des vers de toute mesure, rimes, assonants, sueltos et autres; dès l'instant qu'ils ont mis leur cœur aux pieds d'une beauté, il ne leur est plus permis de danser qu'avec des trisaïeules. La conversation des femmes de cinquante ans, et d'une laideur constatée, leur est seule accordée. Ils ne peuvent plus faire de visites dans les maisons où il y a une jeune femme: un visiteur des plus assidus disparaît tout à coup et revient au bout de six mois ou d'un an; sa maîtresse lui avait défendu cette maison: on le reçoit comme s'il était venu la veille; cela est parfaitement admis. Autant que l'on en peut juger à la première vue, les Espagnoles ne sont pas capricieuses en amour, et les liaisons qu'elles forment durent souvent plusieurs années. Au bout de quelques soirées passées dans une réunion, les couples se discernent aisément et sont visibles à l'œil nu.--Si l'on veut avoir Mme ***, il faut inviter M. ***, et réciproquement; les maris sont admirablement civilisés et valent les maris parisiens les plus débonnaires: nulle apparence de cette antique jalousie espagnole, sujet de tant de drames et de mélodrames. Pour achever d'ôter l'illusion, tout le monde parle français en perfection, et, grâce à quelques élégants qui passent l'hiver à Paris et vont dans les coulisses de l'Opéra, le rat le plus chétif, la marcheuse la plus ignorée, sont parfaitement connus à Madrid. J'ai trouvé là ce qui n'existe peut-être en aucun autre lieu de l'univers, un admirateur passionné de Mlle Louise Fitzjames, dont le nom nous servira de transition pour passer de la tertulia au théâtre.
Le théâtre del Principe est d'une distribution assez commode; on y joue des drames, des comédies, des saynètes et des intermèdes. J'y ai vu représenter une pièce de don Antonio Gil y Zarate, Don Carlos et Heschizado, charpentée tout à fait dans le goût shakspearien. Don Carlos ressemble fort au Louis XIII de Marion de Lorme, et, la scène du moine, dans la prison, est imitée de la visite de Claude Frollo à la Esmeralda dans le cachot où elle attend la mort. Le rôle de Carlos est rempli par Julian Roméa, acteur d'un admirable talent, à qui je ne connais pas de rival, excepté Frédérik Lemaître, dans un genre tout opposé; il est impossible de porter l'illusion et la vérité plus loin. Mathilde Diez est aussi une actrice de premier ordre: elle nuance avec une délicatesse exquise et une finesse d'intention surprenante. Je ne lui trouve qu'un défaut, c'est l'extrême volubilité de son débit, défaut qui n'en est pas un pour les Espagnols. Don Antonio Guzman, le gracioso, ne serait déplacé sur aucune scène; il rappelle beaucoup Legrand, et, dans certains moments, Arnal. On donne aussi au théâtre del Principe des pièces féeriques, entremêlées de danses et de divertissements. J'y ai vu représenter, sous le titre de la Pata de Cabra, une imitation du Pied de Mouton, joué autrefois à la Gaieté. La partie chorégraphique était singulièrement médiocre: les premiers sujets ne valent pas les simples doublures de l'Opéra; en revanche, les comparses déploient une intelligence extraordinaire; le pas des cyclopes est exécuté avec une précision et une netteté rares: quant au baile nacional, il n'existe pas. On nous avait dit à Vittoria, à Burgos et à Valladolid, que les bonnes danseuses étaient à Madrid; à Madrid, l'on nous a dit que les véritables danseuses de cachucha n'existaient qu'en Andalousie, à Séville. Nous verrons bien; mais nous avons peur qu'en fait de danses espagnoles, il ne nous faille en revenir à Fanny Elssler et aux deux sœurs Noblet. Dolorès Serral, qui a fait une si vive sensation à Paris, où nous avons été un des premiers à signaler l'audace passionnée, la souplesse voluptueuse et la grâce pétulante qui caractérisaient sa danse, a paru plusieurs fois sur le théâtre de Madrid sans produire le moindre effet, tellement le sens et l'intelligence des anciens pas nationaux sont perdus en Espagne. Quand on exécute la jota aragonesa ou le bolero, tout le beau monde se lève et s'en va, il ne reste que les étrangers et la canaille, en qui l'instinct poétique est toujours plus difficile à éteindre. L'auteur français le plus en réputation à Madrid est Frédéric Soulié; presque tous les drames traduits du français lui sont attribués: il paraît avoir succédé à la vogue de M. Scribe.
Nous voilà au courant de ce côté; il s'agit d'en finir avec les monuments publics: ce sera bientôt fait. Le palais de la reine est un grand bâtiment très-carré, très-solide, en belles pierres bien liées, avec beaucoup de fenêtres, un nombre équivalent de portes, des colonnes ioniques, des pilastres doriques, tout ce qui constitue un monument de bon goût. Les immenses terrasses qui le soutiennent et les montagnes chargées de neige de la Guadarrama sur lesquelles il se découpe, rehaussent ce que sa silhouette pourrait avoir d'ennuyeux et de vulgaire. Vélasquez, Maella, Bayeu, Tiepolo y ont peint de beaux plafonds plus ou moins allégoriques; le grand escalier est très-beau, et Napoléon le trouva préférable à celui des Tuileries.
Le bâtiment où se tiennent les cortès est entremêlé de colonnes pæstumniennes et de lions en perruque d'un goût fort abominable: je doute qu'on puisse faire de bonnes lois dans une architecture pareille. En face de la chambre des cortès s'élève au milieu de la place une statue en bronze de Miguel Cervantes; il est louable sans doute d'élever une statue à l'immortel auteur du Don Quichotte, mais on aurait bien dû la faire meilleure.
Le monument aux victimes du Dos de Mayo est situé sur le Prado, non loin du musée de peinture; en l'apercevant, je me suis cru un instant transporté sur la place de la Concorde à Paris, et je vis, comme dans un mirage fantastique, le vénérable obélisque de Luxor, que jusqu'à présent je n'avais jamais soupçonné de vagabondage; c'est une espèce de cippe en granit gris, surmonté d'un obélisque de granit rougeâtre assez semblable de ton à celui de l'aiguille égyptienne; l'effet est assez beau et ne manque pas d'une certaine gravité funèbre. Il est à regretter que l'obélisque ne soit pas d'un seul morceau; des inscriptions en l'honneur des victimes sont gravées en lettres d'or sur les côtés du socle. Le Dos de Mayo est un épisode héroïque et glorieux, dont les Espagnols abusent légèrement; on ne voit partout que des gravures et des tableaux sur ce sujet. Vous n'avez pas de peine à croire que nous n'y sommes pas représentés en beau: on nous a faits aussi affreux que des Prussiens du Cirque Olympique.
L'Armeria ne répond pas à l'idée que l'on s'en fait. Le musée d'artillerie de Paris est incomparablement plus riche et plus complet. Il y a peu d'armures entières et d'un assemblage authentique à l'Armeria de Madrid. Des casques d'une époque antérieure et postérieure sont placés sur des cuirasses d'un style différent. On donne pour raison de ce désordre que, lors de l'invasion des Français, on cacha dans des greniers toutes ces curieuses reliques, et que là elles se confondirent et se mêlèrent sans qu'il ait été possible ensuite de les réunir et de les remonter avec certitude. Ainsi il ne faut en aucune façon se fier aux indications des gardiens. On nous fit voir comme étant la voiture de Jeanne la Folle, mère de Charles-Quint, un carrosse en bois sculpté d'un admirable travail, et qui évidemment ne pouvait remonter plus haut que le règne de Louis XIV. La carriole de Charles-Quint, avec ses coussins et ses courtines de cuir, nous paraît beaucoup plus vraisemblable. Il y a très peu d'armes moresques: deux ou trois boucliers, quelques yatagans, voilà tout. Ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les selles brodées, étoilées d'or et d'argent, écaillées de lames d'acier, qui sont en grand nombre et de formes bizarres; mais il n'y a rien de certain sur la date et sur la personne à laquelle elles ont appartenu. Les Anglais admirent beaucoup une espèce de fiacre triomphal en fer battu offert à Ferdinand vers 1823 ou 1824.
Indiquons en passant, et pour mémoire, quelques fontaines d'un rococo très-corrompu, mais assez amusant, le pont de Tolède, d'un mauvais goût, très-riche et très-orné, avec cassolettes, oves et chicorées, quelques églises bariolées bizarrement el surmontées de clochetons moscovites, et dirigeons-nous vers le Buen-Retiro, résidence royale située à quelques pas du Prado. Nous autres Français, qui avons Versailles, Saint-Cloud, qui avons eu Marly, nous sommes difficiles en fait de résidences royales; le Buen-Retiro nous paraît devoir réaliser le rêve d'un épicier cossu: c'est un jardin rempli de fleurs communes, mais voyantes, de petits bassins ornés de rocailles et de bossages vermiculés avec des jets d'eau dans le goût des devantures des marchands de comestibles, de pièces d'eau verdâtres où flottent des cygnes de bois peints en blanc et vernis, et autres merveilles d'un goût médiocre. Les naturels du pays tombent en extase devant un certain pavillon rustique bâti en rondins, et dont l'intérieur a des prétentions assez indoues; le premier jardin turc, le jardin turc naïf et patriarcal, avec kiosques vitrés de carreaux de couleur, par où l'on voyait des paysages bleus, verts et rouges, était bien supérieur comme goût et comme magnificence. Il y a surtout un certain chalet qui est bien la chose la plus ridicule et la plus bouffonne que l'on puisse imaginer. À côté de ce chalet se trouve une étable garnie d'une chèvre et de son chevreau empaillés, et d'une truie de pierre grise tétée par des marcassins de la même matière. À quelques pas du chalet, le guide se détache, ouvre mystérieusement la porte, et, quand il vous appelle et vous permet enfin d'entrer, vous entendez un bruit sourd de rouages et de contre-poids, et vous vous trouvez face à face avec d'affreux automates qui battent le beurre, filent au rouet, ou bercent de leurs pieds de bois des enfants de bois couchés dans leurs berceaux sculptés; dans la pièce voisine, le grand-père malade et couché dans son lit, sa potion est à côté de lui sur la table; l'on a poussé le scrupule jusqu'à poser sous la couchette une urne indescriptible, mais fort bien imitée; voilà un résumé fort exact des principales magnificences du Retiro. Une belle statue équestre en bronze de Philippe V, dont la pose ressemble à la statue de la place des Victoires, relève un peu toutes ces pauvretés.
Le musée de Madrid, dont la description demanderait un volume entier, est d'une richesse extrême: les Titien, les Raphaël, les Paul Véronèse, les Rubens, les Vélasquez, les Ribeira et les Murillo y abondent; les tableaux sont fort bien éclairés, et l'architecture du monument ne manque pas de style, surtout à l'intérieur. La façade qui donne sur le Prado est d'assez mauvais goût; mais en somme la construction fait honneur à l'architecte Villa Nueva, qui en a donné le plan.--Le musée visité, allez voir au cabinet d'histoire naturelle le mastodonte ou dinotherium gigantœum, merveilleux fossile avec des os comme des barres d'airain, qui doit être pour le moins le behemot de la Bible, un morceau d'or vierge qui pèse seize livres, les gongs chinois dont le son, quoi qu'on en dise, ressemble beaucoup à celui des chaudrons dans lesquels on donne un coup de pied, et une suite de tableaux représentant toutes les variétés qui peuvent naître du croisement des races blanches, noires et cuivrées. N'oubliez pas à l'académie trois admirables tableaux de Murillo: la Fondation de Sainte-Marie-Majeure (deux sujets), Sainte Élisabeth lavant la tête à des teigneux; deux ou trois admirables Ribeira; un enterrement du Greco, dont quelques portions sont dignes du Titien; une esquisse fantastique du même Greco, représentant des moines en train d'accomplir des pénitences, qui dépassent tout ce que Lewis ou Anne Radcliffe ont pu rêver de plus mystérieusement funèbre; et une charmante femme en costume espagnol, couchée sur un divan, du bon vieux Goya, le peintre national par excellence, qui semble être venu au monde tout exprès pour recueillir les derniers vestiges des anciennes mœurs, qui allaient s'effacer.
Francisco Goya y Lucientes est le petit-fils encore reconnaissable de Velasquez. Après lui viennent les Aparicio, les Lopez; la décadence est complète, le cycle de l'art est fermé. Qui le rouvrira?
C'est un étrange peintre, un singulier génie que Goya!--Jamais originalité ne fut plus tranchée, jamais artiste espagnol ne fut plus local.--Un croquis de Goya, quatre coups de pointe dans un nuage d'aqua-tinta en disent plus sur les mœurs du pays que les plus longues descriptions. Par son existence aventureuse, par sa fougue, par ses talents multiples, Goya semble appartenir aux belles époques de l'art, et cependant c'est en quelque sorte un contemporain: il est mort à Bordeaux en 1828.