PUSO LOS PIES EN EL SUELO
EN ESTA PIEDRA LOS PUSO.
La légende raconte en outre que la sainte Vierge fut si contente de sa statue, la trouva si bien faite, si bien proportionnée et si ressemblante, qu'elle l'embrassa et lui communiqua le don des miracles. Si la reine des anges descendait aujourd'hui dans nos églises, je doute qu'elle fût tentée d'embrasser son image.
Plus de deux cents auteurs des plus graves et des plus honorables racontent cette histoire aussi prouvée pour le moins que la mort de Henri IV; quant à moi, je n'éprouve aucune difficulté de croire à ce miracle, et j'admets parfaitement cette histoire au rang des choses authentiques. L'église subsista telle quelle jusqu'à saint Eugène, sixième évêque de Tolède, qui l'agrandit et l'embellit autant que le lui permirent ses moyens, sous le titre de Notre-Dame de l'Assomption, qu'elle conserve encore aujourd'hui; mais en l'an 302, époque de la cruelle persécution que firent souffrir aux chrétiens les empereurs Dioclétien et Maximin, le préfet Dacien ordonna de démolir et de raser le temple, de sorte que les fidèles ne surent plus où demander et obtenir le pain de grâce. À trois ans de là, Constance, père du grand Constantin, étant monté sur le trône, la persécution cessa, les prélats revinrent à leur siège, et l'archevêque Mélancius commença à relever l'église, toujours à la même place. Peu de temps après, environ vers l'an 312, l'empereur Constantin, s'étant converti à la foi, ordonna, entre autres œuvres héroïques où le poussa son zèle chrétien, de réparer et de bâtir à ses frais, le plus somptueusement possible, l'église basilique de Notre-Dame de l'Assomption de Tolède, que Dacien avait fait détruire.
Tolède avait alors pour archevêque Marinus, homme docte, lettré, jouissant de la familiarité de l'empereur; cette circonstance lui laissa toute liberté d'agir, et il n'épargna rien pour bâtir un temple remarquable, de grande et somptueuse architecture: ce fut celui qui dura tout le temps des Goths, celui que visita la Vierge, celui qui fut mosquée pendant la conquête d'Espagne, celui qui, lorsque Tolède fut reprise par le roi don Alonzo VI, redevint église, et dont le plan fut emporté à Oviedo par l'ordre du roi don Alonzo le Chaste, afin de bâtir, conformément à ce tracé, l'église de San-Salvador de cette ville, en l'an 803. «Ceux qui seraient curieux de savoir la forme, la grandeur et la majesté qu'avait la cathédrale de Tolède en ce temps-là, lorsque la reine des anges descendit la visiter, n'auront qu'à aller voir celle d'Oviedo, et ils seront satisfaits,» ajoute notre auteur. Pour notre part, nous regrettons beaucoup de n'avoir pu nous donner ce plaisir.
Enfin, sous le règne heureux de saint Ferdinand, don Rodrigue étant archevêque de Tolède, l'église prit cette forme admirable et magnifique qu'on lui voit aujourd'hui, et qui est, dit-on, celle du temple de Diane à Éphèse. Ô naïf chroniqueur! permettez-moi de n'en rien croire: le temple d'Éphèse ne valait pas la cathédrale de Tolède! L'archevêque Rodrigue, assisté du roi et de toute la cour, ayant dit une messe pontificale, en posa la première pierre un samedi, l'an 1227; l'œuvre se poursuivit avec beaucoup de chaleur jusqu'à ce qu'on y eût mis la dernière main et qu'on l'eût portée au plus haut degré de perfection où puisse atteindre l'art humain.
Qu'on nous pardonne cette petite digression historique, nous ne sommes pas coutumier du fait, et nous allons revenir bien vite à notre humble mission de touriste descripteur et de daguerréotype littéraire.
L'extérieur de la cathédrale de Tolède est beaucoup moins riche que celui de la cathédrale de Burgos: point d'efflorescence d'ornements, point d'arabesques, point de collerettes de statues épanouies autour des portails; de solides contre-forts, des angles nets et francs, une épaisse cuirasse de pierre de taille, un clocher d'un aspect robuste, qui n'a rien des délicatesses de l'orfévrerie gothique, tout cela revêtu d'une teinte rousse, d'une couleur de rôtie grillée, d'un épiderme hâlé comme celui d'un pèlerin de Palestine; en revanche, l'intérieur est fouillé et sculpté comme une grotte à stalactites.
La porte par laquelle nous entrâmes est de bronze et porte l'inscription suivante: Antonio Zurreno del arte de Oro y Plata, faciebat esta media puerta. L'impression qu'on éprouve est des plus vives et des plus grandioses; cinq nefs partagent l'église: celle du milieu est d'une hauteur démesurée, les autres semblent à côté d'elle incliner la tête et s'agenouiller en signe d'adoration et de respect; quatre-vingt-huit piliers, gros comme des tours et composés chacun de seize colonnes fuselées et reliées entre elles, soutiennent la masse énorme de l'édifice; une nef transversale coupe la grande nef entre le chœur et le maître-autel, et forme ainsi les bras de la croix. Toute cette architecture, mérite bien rare dans les cathédrales gothiques ordinairement bâties à plusieurs reprises, est du style le plus homogène et le plus complet; le plan primitif a été exécuté d'un bout à l'autre, à part quelques dispositions de chapelles qui ne contrarient en rien l'harmonie de l'aspect général. Des vitraux où l'émeraude, le saphir et le rubis étincellent, enchâssés dans des nervures de pierre ouvrées comme des bagues, tamisent un jour doux et mystérieux qui porte à l'extase religieuse, et, quand le soleil est trop vif, des stores de sparterie qu'on abat sur les fenêtres entretiennent cette demi-obscurité pleine de fraîcheur, qui fait des églises d'Espagne des lieux si favorables au recueillement et à la prière.
Le maître-autel ou retablo pourrait passer à lui seul pour une église; c'est un énorme entassement de colonnettes, de niches, de statues, de rinceaux et d'arabesques, dont la description la plus minutieuse ne donnerait qu'une bien faible idée; toute cette architecture, qui monte jusqu'à la voûte et qui fait le tour du sanctuaire, est peinte et dorée avec une richesse inimaginable. Les tons fauves et chauds de l'antique dorure font ressortir splendidement les filets et les paillettes de lumière accrochés au passage par les nervures et les saillies des ornements, et produisent des effets admirables de la plus grande opulence pittoresque. Les peintures sur fond d'or qui garnissent les panneaux de cet autel valent, pour la richesse de la couleur, les plus éclatantes toiles vénitiennes; cette union de la couleur avec les formes sévères et presque hiératiques de l'art au moyen âge, ne se rencontre que bien rarement; l'on pourrait prendre quelques-unes de ces peintures pour des Giorgione de la première manière.