C'est là que l'on garde le trésor, c'est-à-dire les belles chapes de brocart, de toile d'or frisé, de damas d'argent; les merveilleuses guipures, les châsses de vermeil, les ostensoirs de diamants, les gigantesques chandeliers d'argent, les bannières brodées, tout le matériel et les accessoires de la représentation de ce sublime drame catholique qu'on appelle la messe.
Dans les armoires d'une de ces salles est contenue la garde-robe de la sainte Vierge, car de froides statues de marbre ou d'albâtre ne suffisent pas à la piété passionnée des méridionaux; dans leur emportement dévot, ils entassent sur l'objet de leur culte des ornements d'une richesse extravagante; rien n'est assez beau, assez brillant, assez ruineux; sous ce ruissellement de pierreries la forme et le fond disparaissent: ils s'en inquiètent peu. La grande affaire, c'est qu'il soit matériellement impossible de suspendre une perle de plus aux oreilles de marbre de l'idole, d'enchâsser un plus gros diamant dans l'or de sa couronne, et de tracer un autre ramage de pierreries sur le brocart de sa robe.
Jamais reine antique, pas même Cléopâtre, qui buvait des perles, jamais impératrice du Bas-Empire, jamais duchesse du moyen âge, jamais courtisane vénitienne du temps de Titien n'eut un écrin plus étincelant, un trousseau plus riche que la Notre-Dame de Tolède. L'on nous fit voir quelques-unes de ses robes: l'une d'elles est entièrement recouverte, de manière à ne pas laisser soupçonner le fond, de ramages et d'arabesques de perles fines parmi lesquelles il y en a d'une grosseur et d'un prix inestimables, entre autres plusieurs rangs de perles noires d'une rareté inouïe; des soleils et des étoiles de pierreries constellent cette robe prodigieuse dont l'œil a peine à soutenir l'éclat, et qui vaut plusieurs millions de francs.
Nous terminâmes notre visite par une ascension au clocher, au sommet duquel on arrive par des superpositions d'échelles assez roides et d'un aspect peu rassurant. À mi-chemin à peu près on rencontre, dans une espèce de magasin que l'on traverse, une série de mannequins gigantesques, coloriés et vêtus à la mode du siècle dernier, qui servent à nous ne savons plus quelle procession dans le genre de celle de la tarasque.
La vue magnifique que l'on découvre du haut de la flèche est un large dédommagement de la fatigue de l'ascension. Toute la ville se dessine devant vous avec la netteté et la précision des plans sculptés en liège, de M. Pelet, que l'on admirait à la dernière exposition de l'industrie. Cette comparaison semblera sans doute fort prosaïque et peu pittoresque, mais en vérité je n'en saurais trouver une meilleure ni plus juste. Ces roches bossues et tourmentées de granit bleu, qui encaissent le Tage et cerclent un côté de l'horizon de Tolède, ajoutent encore à la singularité de ce paysage, inondé et criblé d'une lumière crue, impitoyable, aveuglante, que nul reflet ne vient tempérer et qu'augmente encore la réverbération d'un ciel sans nuage et sans vapeur, devenu blanc, à force d'ardeur, comme du fer dans la fournaise.
Il faisait une chaleur atroce, une chaleur de four à plâtre, et il fallait réellement une curiosité enragée pour ne pas renoncer à toute exploration de monuments par cette température sénégambienne, mais nous avions encore toute l'ardeur féroce de touristes parisiens enthousiastes de couleur locale! Rien ne nous rebutait; nous ne nous arrêtions que pour boire, car nous étions plus altérés que du sable d'Afrique, et nous absorbions l'eau comme des éponges sèches. Je ne sais vraiment point comment nous ne sommes pas devenus hydropiques; sans compter le vin et les glaces, nous consommions sept ou huit jarres d'eau par jour. Agua! agua! tel était notre cri perpétuel, et une chaîne de muchachas, se passant les pots de main en main de notre chambre à la cuisine, suffisaient à peine pour éteindre l'incendie. Sans cette inondation obstinée, nous serions tombés en poussière comme les modèles d'argile des sculpteurs, lorsqu'ils négligent de les mouiller.
La cathédrale visitée, nous résolûmes, malgré notre soif, d'aller à l'église de San Juan de los Reyes, mais ce ne fut qu'après de longs pourparlers que nous réussîmes à nous en faire donner les clefs, car l'église de San Juan de los Reyes est fermée depuis cinq ou six ans, et le couvent dont elle fait partie est abandonné et tombe en ruine.
San Juan de Los Reyes est situé au bord du Tage, tout près du pont Saint-Martin; ses murailles ont cette belle teinte orange qui distingue les anciens monuments dans les climats où il ne pleut jamais. Une collection de statues de rois dans des attitudes nobles, chevaleresques, et d'une grande fierté de tournure, en décore l'extérieur; mais ce n'est pas là ce qu'il y a de plus singulier à San Juan de los Reyes; toutes les églises du moyen âge sont peuplées de statues. Une multitude de chaînes suspendues à des crochets garnissent les murs du haut en bas: ce sont les fers des prisonniers chrétiens délivrés par la conquête de Grenade. Ces chaînes suspendues en manière d'ornement et d'ex-voto donnent à l'église un faux air de prison assez étrange et rébarbatif.
On nous a conté à ce propos une anecdote que nous placerons ici parce qu'elle est courte et caractéristique. Le rêve de tout jefe politico, en Espagne, est d'avoir une alameda, comme celui de tout préfet, en France, une rue de Rivoli dans sa ville. Le rêve du jefe politico de Tolède était donc de procurer à ses administrés le plaisir de la promenade; l'emplacement fut choisi, les terrassements ne tardèrent pas à s'achever, grâce à la coopération des travailleurs du Presidio; il ne manquait donc plus à la promenade que des arbres, mais les arbres ne s'improvisent pas, et le jefe politico s'imagina judicieusement de les remplacer par des bornes de pierre reliées entre elles au moyen de chaînes de fer. Comme l'argent est fort rare en Espagne, l'ingénieux administrateur, homme de ressource s'il en fut, avisa les chaînes historiques de San Juan de Los Reyes, et se dit: «Pardieu, voilà mon affaire toute trouvée!» Et l'on attacha aux bornes de l'alameda les chaînes des captifs délivrés par Ferdinand et Isabelle la Catholique. Les serruriers qui avaient fait cette besogne, reçurent chacun quelques brasses de cette héroïque ferraille; quelques personnes intelligentes (il s'en trouve partout) crièrent à la barbarie, et les chaînes furent reportées à l'église. Quant à celles que l'on avait données en paiement aux ouvriers, ils en avaient déjà forgé des socs de charrue, des fers de mules et autres ustensiles. Cette histoire est peut-être une médisance, mais elle a tous les caractères de la vraisemblance: nous la rapportons comme on nous l'a racontée: revenons à notre église. La clef tourna avec peine dans la serrure rouillée. Ce léger obstacle surmonté, nous entrâmes dans un cloître dévasté d'une élégance admirable; des colonnes sveltes et découplées soutenaient sur leurs chapiteaux fleuris des arcades ornées de nervures et de broderies d'une délicatesse extrême; sur les murailles couraient de longues inscriptions à la louange de Ferdinand et d'Isabelle, en caractères gothiques entremêlés de fleurs, de ramages et d'arabesques; imitation chrétienne des sentences et des versets du Coran employés par les Mores comme ornement d'architecture. Quel dommage qu'un si précieux monument soit abandonné de la sorte!
En donnant quelques coups de pied à des portes barrées par des ais vermoulus ou obstruées de décombres, nous parvînmes à nous introduire dans l'église, qui est d'un style charmant, et semble, à part quelques mutilations violentes, avoir été achevée hier. L'art gothique n'a rien produit de plus suave, de plus élégant ni de plus fin. Tout autour circule une tribune découpée à jour et fenestrée comme une truelle à poisson, qui suspend ses balcons aventureux aux faisceaux des piliers dont elle suit exactement les retraits et les saillies; des rinceaux gigantesques, des aigles, des chimères, des animaux héraldiques, des blasons, des banderoles et des inscriptions emblématiques dans le genre de celles du cloître complètent la décoration. Le chœur placé en face du retablo, à l'autre bout de l'église, est supporté par un arc surbaissé d'un bel effet et d'une grande hardiesse.