Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs de la description de cette route monotone à travers un pays plat, pierreux et poudreux, pommelé de loin en loin d'oliviers au feuillage d'un vert glauque et malade, où l'on ne rencontre que des paysans hâves, fauves, momifiés, avec des chapeaux roussis, des culottes courtes et des guêtres de gros drap noirâtre, portant sur l'épaule des vestes en guenilles et poussant devant eux quelque âne galeux au poil blanc de vieillesse, aux oreilles énervées, à la mine piteuse; où l'on ne voit à l'entrée des villages que des enfants demi-nus, bruns comme des mulâtres, qui vous regardent passer d'une mine étonnée et farouche.
Nous arrivâmes à Manzanarès au milieu de la nuit, mourant de faim. Le courrier qui nous précédait, usant de son droit de premier occupant et de ses intelligences dans l'hôtellerie, avait épuisé toutes les provisions, consistant, il est vrai, en trois ou quatre œufs et un morceau de jambon. Nous poussâmes les cris les plus aigus et les plus attendrissants, déclarant que nous mettrions le feu à la maison pour faire rôtir l'hôtesse elle-même à défaut d'autre nourriture. Cette énergie nous valut vers deux heures du matin un souper pour lequel on avait dû réveiller la moitié du bourg. Nous avions un quartier de cabri, des œufs aux tomates, du jambon et du fromage de chèvre, avec un assez passable petit vin blanc. Nous dînâmes tous ensemble dans la cour, à la lueur de trois ou quatre lampes de cuivre jaune assez semblables aux lampes antiques funèbres, dont l'air de la nuit faisait vaciller la flamme en ombres et en lumières bizarres qui nous donnaient l'air de lamies et de goules déchirant des morceaux d'enfant déterré. Pour que le repas eût l'air tout à fait magique, une grande fille aveugle s'approcha de la table, guidée par le bruit, et se mit à chanter des couplets sur un air plaintif et monotone, comme une vague incantation sibylline. Apprenant que nous étions étrangers, elle improvisa en notre honneur des stances élogieuses, que nous récompensâmes par quelques réaux.
Avant de remonter en voiture, nous allâmes faire un tour par le village et nous promener, un peu à tâtons il est vrai, mais cela valait toujours mieux que de rester dans la cour de l'auberge.
Nous parvînmes à la place du marché, non sans avoir posé dans l'ombre le pied sur quelque dormeur à la belle étoile. L'été l'on couche généralement dans la rue, les uns sur leur manteau, les autres sur une couverture de mule; ceux-ci sur un sac rempli de paille hachée (ce sont les sybarites), ceux-là tout uniment sur le sein nu de la mère Cybèle avec un grès pour oreiller.
Les paysans venus dans la nuit dormaient pêle-mêle au milieu de légumes bizarres et de denrées sauvages, entre les jambes de leurs ânes et de leurs mulets, en attendant le jour, qui ne devait pas tarder à paraître.
Un faible rayon de lune éclairait vaguement dans l'obscurité une espèce d'édifice crénelé antique, où l'on reconnaissait, à la blancheur du plâtre, des travaux de défense faits pendant la dernière guerre civile, et que les années n'avaient pas encore eu le temps d'harmonier. En voyageur consciencieux, voilà tout ce que nous pouvons dire de Manzanarès.
L'on remonta en voiture; le sommeil nous prit, et quand nous rouvrîmes les yeux nous étions aux environs de Valdepeñas, bourg renommé pour son vin: la terre et les collines, constellées de pierres, étaient d'un ton rouge d'une crudité singulière, et l'on commençait à distinguer à l'horizon des bandes de montagnes dentelées comme des scies, et d'une découpure fort nette malgré leur grand éloignement.
Valdepeñas n'a rien que de fort ordinaire, et il doit toute sa réputation à ses vignobles. Son nom de vallée de pierres est parfaitement justifié. L'on s'y arrêta pour déjeuner, et, par une inspiration du ciel, j'eus l'idée de prendre d'abord mon chocolat, et ensuite celui destiné à mon camarade, qui ne s'était pas réveillé, et, prévoyant des famines futures, j'enfonçai dans mes tasses autant de buñuelos (espèce de petits beignets) qu'il put en tenir, de manière à former une espèce de soupe assez substantielle, car je n'étais pas encore arrivé à la sobriété du chameau, où je parvins plus tard après de longs exercices d'abstinence dignes d'un anachorète des premiers temps. Je n'étais pas encore acclimaté, et j'avais apporté de France un appétit invraisemblable qui inspirait un étonnement respectueux aux naturels du pays.
Au bout de quelques minutes, l'on repartit en toute hâte, car il fallait suivre le correo real de près, pour ne pas perdre le bénéfice de son escorte. En me penchant hors de voilure pour jeter un dernier coup d'œil sur Valdepeñas, je laissai tomber ma casquette sur le chemin; un muchacho de douze ou quinze ans s'en aperçut, et, pour avoir quelques cuartos en récompense, la ramassa et se mit à courir après la diligence, qui était déjà fort éloignée; il la rattrapa cependant, quoiqu'il allât nu-pieds et sur un chemin pavé de pierres aiguës et tranchantes. Je lui lançai une poignée de sous qui le rendirent à coup sûr le plus opulent polisson de toute la contrée. Je ne rapporte cette circonstance insignifiante que parce qu'elle est caractéristique de la légèreté des Espagnols, les premiers marcheurs du monde et les coureurs les plus agiles que l'on puisse voir. Nous avons déjà eu occasion de parler de ces postillons à pied que l'on nomme zagules, et qui suivent les voitures lancées au galop pendant des lieues entières sans paraître éprouver de fatigue, et sans entrer seulement en transpiration.
À Santa-Cruz, l'on nous offrit à vendre toutes sortes de petits couteaux et de navajas; Santa-Cruz et Albaceyte sont renommés pour cette coutellerie de fantaisie. Ces navajas, d'un goût arabe et barbare très-caractéristique, ont des manches de cuivre découpé dont les jours laissent voir des paillons rouges, verts ou bleus; des niellures grossières, mais enlevées vivement, enjolivent la lame faite en forme de poisson et toujours très-aiguë; la plupart portent des devises comme celle-ci: Soy de uno solo (je n'appartiens qu'à un seul); ou Cuando esta vivora pica, no hay remedio en la botica (quand cette vipère pique, il n'y a pas de remède à la pharmacie). Quelquefois la lame est rayée de trois lignes parallèles dont le creux est peint en rouge, ce qui lui donne une apparence tout à fait formidable. La dimension de ces navajas varie depuis trois pouces jusqu'à trois pieds; quelques majos (paysans du bel air) en ont qui, ouvertes, sont aussi longues qu'un sabre; un ressort articulé ou un anneau qu'on tourne assure et maintient le fer. La navaja est l'arme favorite des Espagnols, surtout des gens du peuple; ils la manient avec une dextérité incroyable et se font un bouclier de leur cape roulée autour de leur bras gauche. C'est un art qui a ses principes comme l'escrime, et les maîtres de couteau sont aussi nombreux en Andalousie que les maîtres d'armes à Paris. Chaque joueur de couteau a ses bottes secrètes et ses coups particuliers; les adeptes, dit-on, à la vue de la blessure, reconnaissent l'artiste qui a fait l'ouvrage, comme nous reconnaissons un peintre à sa touche.