La salle des Ambassadeurs, une des plus grandes de l'Alhambra, remplit tout l'intérieur de la tour de Comares. Le plafond, de bois de cèdre, offre les combinaisons mathématiques si familières aux architectes arabes: tous les morceaux sont ajoutés de façon à ce que leurs angles sortants ou rentrants forment une variété infinie de dessins; les murailles disparaissent sous un réseau d'ornements si serrés, si inextricablement enlacés, qu'on ne saurait mieux les comparer qu'à plusieurs guipures posées les unes sur les autres. L'architecture gothique, avec ses dentelles de pierre et ses rosaces découpées à jours, n'est rien à côté de cela. Les truelles à poisson, les broderies de papier frappées à l'emporte-pièce dont les confiseurs couvrent leurs dragées, peuvent seules en donner une idée. Un des caractères du style moresque est d'offrir très-peu de saillies et très-peu de profils. Toute cette ornementation se développe sur des plans unis et ne dépasse guère quatre à cinq pouces de relief; c'est comme une espèce de tapisserie exécutée dans la muraille même. Un élément particulier la distingue: c'est l'emploi de l'écriture comme motif de décoration; il est vrai que l'écriture arabe avec ses formes contournées et mystérieuses se prête merveilleusement à cet usage. Les inscriptions, qui sont presque toujours des suras du Coran ou des éloges aux différents princes qui ont bâti et décoré les salles, se déroulent le long des frises, sur les jambages des portes, autour de l'arc des fenêtres, entremêlées de fleurs, de rinceaux, de lacs et de toutes les richesses de la calligraphie arabe. Celles de la salle des Ambassadeurs signifient Gloire à Dieu, puissance et richesse aux croyants, ou contiennent les louanges d'Abu Nazar, qui, s'il eût été transporté tout vif dans le ciel, eût effacé l'éclat des étoiles et des planètes; assertion hyperbolique qui nous paraît un peu trop orientale. D'autres bandes sont chargées de l'éloge d'Abi Abd Allah, autre sultan qui fit travailler à cette partie du palais. Les fenêtres sont chamarrées de pièces de vers en l'honneur de la limpidité des eaux du réservoir, de la fraîcheur des arbustes et du parfum des fleurs qui ornent la cour du Mezouar, qu'on aperçoit, en effet, de la salle des Ambassadeurs à travers la porte et les colonnettes de la galerie.
Les meurtrières à balcon intérieur percées à une grande hauteur du sol, le plafond en charpente sans autres décorations que des zigzags et des enlacements formés par l'ajustement des pièces, donnent à la salle des Ambassadeurs un aspect plus sévère qu'aux autres salles du palais, et plus en harmonie avec sa destination. De la fenêtre du fond, l'on jouit d'une vue merveilleuse sur le ravin du Darro.
Cette description terminée, nous devons encore détruire une illusion: toutes ces magnificences ne sont ni en marbre ni en albâtre, ni même en pierre, mais tout bonnement en plâtre! Ceci contrarie beaucoup les idées de luxe féerique que le nom seul de l'Alhambra éveille dans les imaginations les plus positives; mais rien n'est plus vrai: à l'exception des colonnes ordinairement tournées d'un seul morceau et dont la hauteur ne dépasse guère six à huit pieds, de quelques dalles dans le pavage, des vasques des bassins, des petites chapelles à déposer les babouches, il n'y a pas un seul morceau de marbre employé dans la construction intérieure de l'Alhambra. Il en est de même du Généralife: nul peuple d'ailleurs n'a poussé plus loin que les Arabes l'art de mouler, de durcir et de ciseler le plâtre, qui acquiert entre leurs mains la dureté du stuc sans en avoir le luisant désagréable.
La plupart de ces ornements sont donc faits avec des moules, et répétés sans grand travail toutes les fois que la symétrie l'exige. Rien ne serait facile comme de reproduire identiquement une salle de l'Alhambra; il suffirait pour cela de prendre les empreintes de tous les motifs d'ornement. Deux arcades de la salle du Tribunal, qui s'étaient écroulées, ont été refaites par des ouvriers de Grenade avec une perfection qui ne laisse rien à désirer. Si nous étions un peu millionnaire, une de nos fantaisies serait de faire un duplicata de la cour des Lions dans un de nos parcs.
De la salle des Ambassadeurs, l'on va, par un corridor de construction relativement moderne, au tocador, ou toilette de la reine. C'est un petit pavillon situé sur le haut d'une tour d'où l'on jouit du plus admirable panorama, et qui servait d'oratoire aux sultanes. À l'entrée, l'on remarque une dalle de marbre blanc percée de petits trous pour laisser passer la fumée des parfums que l'on brûlait sous le plancher. Sur les murs, l'on voit encore des fresques fantasques exécutées par Bartolomé de Ragis, Alonzo Ferez et Juan de La Fuente. Sur la frise s'entrelacent, avec des groupes d'amours, les chiffres d'Isabelle et de Philippe V. Il est difficile de rêver quelque chose de plus coquet et de plus charmant que ce cabinet aux petites colonnes moresques, aux arceaux surbaissés, suspendu sur un abîme azuré, dont le fond est papelonné par les toits de Grenade, où la brise apporte les parfums du Généralife, énorme touffe de lauriers-roses épanouie au front de la colline prochaine, et le miaulement plaintif des paons qui se promènent sur les murs démantelés. Que d'heures j'ai passées là, dans cette mélancolie sereine si différente de la mélancolie du Nord, une jambe pendante sur le gouffre, recommandant à mes yeux de bien saisir chaque forme, chaque contour de l'admirable tableau qui se déployait devant eux, et qu'ils ne reverront sans doute plus! Jamais description, jamais peinture ne pourra approcher de cet éclat, de cette lumière, de cette vivacité de nuances. Les tons les plus ordinaires prennent la valeur des pierreries, et tout se soutient dans cette gamme. Vers la fin de la journée, quand le soleil est oblique, il se produit des effets inconcevables: les montagnes étincellent comme des entassements de rubis, de topazes et d'escarboucles; une poussière d'or baigne les intervalles, et si, comme cela est fréquent dans l'été, les laboureurs brûlent le chaume dans la plaine, les flocons de fumée qui s'élèvent lentement vers le ciel empruntent aux feux du couchant des reflets magiques. Je suis étonné que les peintres espagnols aient, en général, si fort rembruni leurs tableaux, et se soient jetés presque exclusivement dans l'imitation du Caravage et des maîtres sombres. Les tableaux de Decamps et de Marilhat, qui n'ont peint que des sites d'Asie ou d'Afrique, donnent de l'Espagne une idée bien plus juste que tous les tableaux rapportés à grands frais de la Péninsule.
Nous traverserons, sans nous y arrêter, le jardin de Lindaraja, qui n'est plus qu'un terrain inculte, jonché de décombres, hérissé de broussailles, et nous entrerons un instant dans les bains de la Sultane, revêtus de mosaïques de carreaux de terre vernissée, brodés de filigrane de plâtre à faire honte aux madrépores les plus compliqués. Une fontaine occupe le milieu de la pièce; deux espèces d'alcôves sont pratiquées dans le mur; c'était là que Chaîne des Cœurs et Zobéide venaient se reposer sur des carreaux de tuile d'or, après avoir savouré les délices et les raffinements d'un bain oriental. On voit encore, à une quinzaine de pieds du sol, les tribunes ou balcons où se plaçaient les musiciens et les chanteurs. Les baignoires sont de grandes cuves de marbre blanc d'un seul morceau, placées dans de petits cabinets voûtés, éclairés par des rosaces ou étoiles découpées à jour. Nous ne parlerons pas, de peur de tomber dans des répétitions fastidieuses, de la salle des Secrets, où l'on remarque un effet d'acoustique singulier et dont les angles sont noircis par le nez des curieux qui vont y chuchoter quelque impertinence fidèlement transportée à l'autre coin; de la salle des Nymphes, où l'on voit au-dessus de la porte un excellent bas-relief de Jupiter changé en cygne et caressant Léda, d'une liberté de composition et d'une audace de ciseau extraordinaires; des appartements de Charles-Quint, outrageusement dévastés, qui n'ont plus rien de curieux que leurs plafonds chamarrés de l'ambitieuse devis: Non plus ultra, et nous nous transporterons dans la cour des Lions, le morceau le plus curieux et le mieux conservé de l'Alhambra.
Les gravures anglaises et les nombreux dessins que l'on a publiés de la cour des Lions n'en donnent qu'une idée fort incomplète et très-fausse: ils manquent presque tous de proportions, et, par la surcharge que nécessite le rendu des détails infinis de l'architecture arabe, font concevoir un monument d'une bien plus grande importance.
La cour des Lions a cent vingt pieds de long, soixante et treize de large, et les galeries qui l'entourent ne dépassent pas vingt-deux pieds de haut. Elles sont formées par cent vingt-huit colonnes de marbre blanc appareillées dans un désordre symétrique de quatre en quatre et de trois en trois; ces colonnes, dont les chapiteaux très-ouvragés conservent des traces d'or et de couleur, supportent des arcs d'une élégance extrême et d'une coupe toute particulière.
En entrant, vous avez en face de vous, formant le fond du parallélogramme, la salle du Tribunal, dont la voûte renferme un monument d'art d'une rareté et d'un prix inestimables. Ce sont des peintures arabes, les seules peut-être qui soient parvenues jusqu'à nous. L'une d'elles représente la cour des Lions même avec la fontaine très-reconnaissable, mais dorée; quelques personnages, que la vétusté de la peinture ne permet pas de distinguer nettement, semblent occupés d'une joute ou d'une passe d'armes. L'autre a pour sujet une espèce de divan où se trouvent rassemblés les rois mores de Grenade, dont on discerne encore fort bien les burnous blancs, les têtes olivâtres, la bouche rouge et les mystérieuses prunelles noires. Ces peintures, à ce que l'on prétend, sont sur cuir préparé, collé à des panneaux de cèdre, et servent à prouver que le précepte du Coran qui défend la représentation des êtres animés n'était pas toujours scrupuleusement observé par les Mores, quand bien même les douze lions de la fontaine ne seraient pas là pour confirmer cette assertion.
À gauche, au milieu de la galerie, dans le sens de la longueur, se trouve la salle des Deux Sœurs, qui fait pendant à la salle des Abencérages. Ce nom de las Dos Hermanas lui vient de deux immenses dalles de marbre blanc de Machaël, de grandeur égale et parfaitement semblables, que l'on remarque à son pavé. La voûte ou coupole, que les Espagnols appellent fort expressivement media naranja (demi-orange), est un miracle de travail et de patience. C'est quelque chose comme les gâteaux d'une ruche, comme les stalactites d'une grotte, comme les grappes de globules savonneux que les enfants soufflent au moyen d'une paille. Ces myriades de petites voûtes, de dômes de trois ou quatre pieds qui naissent les uns des autres, entre-croisant et brisant à chaque instant leurs arêtes, semblent plutôt le produit d'une cristallisation fortuite que l'œuvre d'une main humaine; le bleu, le rouge et le vert brillent encore dans le creux des moulures d'un éclat presque aussi vif que s'ils venaient d'être posés. Les murailles, comme celle de la salle des Ambassadeurs, sont couvertes, depuis la frise jusqu'à hauteur d'homme, de broderies de stuc d'une délicatesse et d'une complication incroyables. Le bas est revêtu de ces carreaux de terre vernie où des angles noirs, verts et jaunes, forment mosaïque avec un fond blanc. Le milieu de la pièce, selon l'invariable usage des Arabes, dont les habitations ne semblent être que de grandes fontaines enjolivées, est occupé par un bassin et un jet d'eau. Il y en a quatre sous le portique du tribunal, autant sous le portique de l'entrée, un autre dans la salle des Abencérages, sans compter la Taza de los Leones, qui, non contente de verser de l'eau par les gueules de ses douze monstres, lance encore vers le ciel un torrent par le champignon qui la surmonte. Toutes ces eaux viennent se rendre, par des rigoles creusées dans le dallage des salles et le pavé de la cour, au pied de la fontaine des Lions, où elles s'engloutissent dans un conduit souterrain. Voilà à coup sûr un genre d'habitation où l'on ne sera pas incommodé par la poussière, et l'on se demande comment ces salles pouvaient être habitables l'hiver. Sans doute l'on fermait alors les grandes portes de cèdre, on recouvrait le pavé de marbre d'épais tapis, on allumait dans les braseros des feux de noyaux et de bois odoriférant, et l'on attendait ainsi le retour de la belle saison, qui ne se fait jamais beaucoup attendre à Grenade.