La nuit approchait à grands pas. Les montagnes les moins élevées s'étaient d'abord successivement éteintes, et, comme un pêcheur qui fuit devant la marée montante, la lumière sautillait de cime en cime en rétrogradant vers les plus hautes pour échapper à l'ombre qui venait du fond des vallées, noyant tout de ses lames bleuâtres. Le dernier rayon qui s'arrêta sur le pic du Mulhacen hésita un instant; puis, ouvrant ses ailes d'or, s'envola comme un oiseau de flamme dans les profondeurs du ciel et disparut. L'obscurité était complète, et la réverbération agrandie de notre foyer envoyait danser des ombres grimaçantes sur les parois des rochers. Eugène et l'Allemand ne reparaissaient pas, et je commençais à m'inquiéter: ils pouvaient être tombés dans un précipice, engloutis dans un tas de neige. Romero et Louis me demandaient déjà de leur signer une attestation comme quoi ils n'avaient ni égorgé ni volé ces deux honnêtes gentilshommes, et que, s'ils étaient morts, c'était leur faute.
En attendant, nous nous rompions la poitrine à pousser les hurlements les plus aigus et les plus sauvages pour leur indiquer la direction de notre wigwam, au cas qu'ils n'en pussent apercevoir la flamme. Enfin un coup de fusil, répercuté par tous les échos de la montagne, nous apprit que nous avions été entendus, et que nos compagnons n'étaient plus qu'à une faible distance. Ils reparurent en effet au bout de quelques minutes, harassés de fatigue; et prétendant avoir vu l'Afrique distinctement de l'autre côté de la mer, ce qui est fort possible, car la pureté de l'air est telle dans ce climat que la vue peut s'étendre jusqu'à trente ou quarante lieues. L'on soupa fort joyeusement, et, à force de jouer des airs de cornemuse avec l'outre de vin, on la rendit presque aussi plate que le bissac d'un mendiant de Castille. Il fut convenu que chacun veillerait à son tour pour entretenir le feu, ce qui fut fidèlement exécuté. Seulement le cercle, qui avait d'abord une assez grande circonférence, se rétrécissait de plus en plus. D'heure en heure, le froid augmentait d'intensité, et nous finîmes par nous mettre littéralement dans le feu, au point de brûler nos souliers et nos pantalons. Louis éclatait en lamentations; il regrettait son gaspacho (soupe froide à l'ail), sa maison, son lit, et jusqu'à sa femme; il se promettait à lui-même, sur ses grands dieux, de ne jamais retomber dans un second guet-apens d'ascension, prétendant que les montagnes sont plus curieuses d'en bas que d'en haut, et qu'il fallait être enragé pour s'exposer à se rompre les os cent mille fois, et se faire geler le nez et les oreilles en plein mois d'août, en Andalousie, en vue de l'Afrique. Toute la nuit, il ne fit que grogner et gémir de la sorte, et nous ne pûmes venir à bout de lui imposer silence. Romero, qui ne disait rien, n'était pourtant habillé que de toile, et n'avait pour s'envelopper qu'une étroite bande d'étoffe.
Enfin l'aurore parut; nous étions encapuchonnés d'un nuage, et Romero nous conseilla de commencer notre descente si nous voulions être rentrés avant la nuit à Grenade. Quand il fit assez jour pour distinguer les objets, je remarquai qu'Eugène était rouge comme un homard cuit à point, et simultanément il fit sur moi une observation analogue qu'il ne crut pas devoir me cacher. Le jeune Allemand et Louis s'étaient également cardinalisés; Romero seul avait gardé son teint de revers de botte, et ses jambes de bronze, quoique nues, n'avaient pas éprouvé la plus petite altération. C'était l'âpreté du froid et la raréfaction de l'air qui nous avaient rougis de cette façon. Monter, ce n'est rien, parce que l'on voit au-dessus de soi, mais descendre avec le gouffre en perspective est une tout autre affaire. Au premier abord, cela nous parut impraticable, et Louis se mit à glapir comme un geai qu'on plume vif. Cependant nous ne pouvions rester perpétuellement sur le Mulhacen, endroit peu habitable s'il en fut, et, Romero en tête, nous commençâmes à descendre. Dépeindre les chemins ou plutôt l'absence de chemins où ce diable d'homme nous fit passer, est impossible sans nous faire accuser de hâblerie; jamais on n'a disposé pour un steeple-chase une pareille suite de casse-cous, et je doute que les plus hardis gentlemen-riders aient dépassé nos exploits sur le Mulhacen. Les montagnes russes sont des pentes douces en comparaison. Nous étions presque toujours debout sur les étriers et renversés sur la croupe de nos chevaux pour ne pas décrire d'incessantes paraboles par-dessus leur tête. Toutes les lignes de la perspective étaient brouillées à nos yeux; les ruisseaux nous paraissaient remonter vers leurs sources, les rochers vacillaient et chancelaient sur leurs bases, les objets les plus éloignés nous paraissaient à deux pas, et nous avions perdu tout sentiment de proportion, effet qui se produit dans les montagnes, où l'énormité des masses et la verticalité des plans ne permettent plus d'apprécier les distances par les moyens ordinaires.
Malgré tous ces obstacles, nous arrivâmes à Grenade sans que nos montures aient fait le moindre faux pas; seulement, elles ne possédaient plus à elles toutes qu'un seul fer. Les chevaux andalous, et ceux-ci étaient cependant des rosses authentiques, n'ont pas leurs pareils pour la montagne. Ils sont si dociles, si patients, si intelligents, que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de leur laisser la bride sur le cou.
L'on attendait notre retour avec impatience, car l'on avait aperçu de la ville notre feu allumé comme un phare sur le plateau de Mulhacen. Je voulais aller raconter notre périlleuse expédition aux charmantes señoras B***, mais j'étais si fatigué que je m'endormis sur une chaise, tenant mon bas à la main, et ne me réveillai que le lendemain à dix heures, dans la même position. Quelques jours après, nous quittâmes Grenade en poussant un soupir au moins aussi profond que celui du roi Boabdil.
XII.
LES VOLEURS ET LES COSARIOS DE L'ANDALOUSIE.--ALHAMA.--MALAGA.--LES ÉTUDIANTS EN TOURNÉE.--UNE COURSE DE TAUREAUX.--MONTÈS.--LE THÉÂTRE.
Une nouvelle bien faite pour mettre en rumeur toute une ville espagnole s'était répandue tout à coup dans Grenade, à la grande joie des aficionados. Le cirque neuf de Malaga était enfin terminé, après avoir coûté cinq millions de réaux à l'entrepreneur. Pour l'inaugurer solennellement par des exploits dignes des belles époques de l'art, le grand Montès de Chiclana avait été engagé avec son quadrille, et devait tenir la place trois jours consécutifs; Montès, la première épée d'Espagne, le brillant successeur de Romero et de Pepe Illo. Nous avions déjà assisté à plusieurs courses de taureaux, mais nous n'avions pas eu le bonheur de voir Montès, que ses opinions politiques empêchaient de paraître dans la place de Madrid; et quitter l'Espagne sans avoir vu Montès, c'est quelque chose d'aussi sauvage et d'aussi barbare que de s'en aller de Paris sans avoir entendu mademoiselle Rachel. Bien que par le tracé de notre itinéraire nous dussions nous rendre à Cordoue, nous ne pûmes résister à cette tentation, et nous résolûmes de pousser une pointe sur Malaga, malgré la difficulté de la route et le peu de temps qui nous restait pour la faire.
Il n'y a pas de diligence de Grenade à Malaga, les seuls moyens de transport sont les galeras ou les mules: nous choisîmes les mules comme plus sûres et plus promptes, car nous devions prendre les chemins de traverse dans les Alpujarras, afin d'arriver le matin même de la course.
Nos amis de Grenade nous indiquèrent un cosario (conducteur de convoi) nommé Lanza, gaillard de belle mine, fort honnête homme et très-intime avec les bandits. Cela semblerait en France une médiocre recommandation, mais il n'en est pas de même au delà des monts. Les muletiers et les conducteurs de galeras connaissent les voleurs, passent des marchés avec eux, et moyennant une redevance de tant par tête de voyageur ou par convoi, selon les conditions, ils obtiennent le passage libre, et ne sont pas arrêtés. Ces arrangements sont tenus de part et d'autre avec une scrupuleuse probité, si un tel mot n'est pas trop dépaysé dans de pareilles transactions. Quand le chef de la troupe qui tient le chemin se retire à indullo [2], ou pour un motif quelconque cède à un autre son fonds et sa clientèle, il a soin de présenter officiellement à son successeur les cosarios qui lui paient la contribution noire, afin qu'ils ne soient pas molestés par mégarde; de cette façon, les voyageurs sont sûrs de n'être pas dépouillés, et les voleurs évitent les risques d'une attaque et d'une lutte souvent périlleuse. Tout le monde y trouve son compte.