Or, Alicante, du moins aujourd'hui, aurait beaucoup de peine à opérer ce mélange que je reconnais pour infiniment désirable et pittoresque, attendu qu'elle n'a d'abord pas de minaret, et qu'ensuite le seul clocher qu'elle possède n'est qu'une tour fort basse et peu apparente. Ce qui caractérise Alicante, c'est un énorme rocher qui s'élève du milieu de la ville, lequel rocher, magnifique de forme, magnifique de couleur, est coiffé d'une forteresse et flanqué d'une guérite suspendue sur l'abîme de la façon la plus audacieuse. L'hôtel de ville, ou pour plus de couleur locale, le palais de la Constitucion, est un édifice charmant et du meilleur goût. L'alameda, toute dallée de pierre, est ombragée par deux ou trois allées d'arbres assez garnis de feuilles pour des arbres espagnols dont le pied ne trempe pas dans un puits. Les maisons s'élèvent et reprennent la tournure européenne. Je vis deux femmes coiffées de chapeaux jaune-soufre, symptôme menaçant. Voilà tout ce que je sais d'Alicante, où le bateau ne toucha que le temps nécessaire pour prendre du fret et du charbon: temps d'arrêt dont nous profitâmes pour déjeuner à terre. Comme on le pense bien, nous ne négligeâmes pas l'occasion de faire quelques études consciencieuses sur le vin du cru, que je ne trouvais pas aussi bon que je me l'imaginais, malgré son authenticité incontestable; cela tenait peut-être au goût de poix que lui avait communiqué la bota qui le renfermait. Notre prochaine étape devait nous conduire à Valence, Valencia del Cid, comme disent les Espagnols.

D'Alicante à Valence, les falaises de la rive continuent à présenter des formes bizarres, des aspects inattendus; on nous fit remarquer sur le sommet d'une montagne une entaille carrée, et qui semble pratiquée par la main de l'homme. Le jour suivant, vers le matin, nous mouillions devant le Grao: c'est ainsi qu'on nomme le port et le faubourg de Valence, qui est éloignée de la mer d'une demi-lieue. La vague était assez forte, et nous arrivâmes au débarcadère passablement arrosés. Là nous prîmes une tartane pour nous rendre à la ville. Le mot tartane s'entend d'ordinaire dans un sens maritime; la tartane de Valence est une caisse recouverte de toile cirée et posée sur deux roues sans le moindre ressort. Ce véhicule nous parut, comparé aux galeras, d'une mollesse efféminée, et jamais voiture de Clochez ne fut trouvée si douce. Nous étions surpris et comme embarrassés d'être si bien. De grands arbres bordaient la route que nous suivions, agrément dont nous avions perdu l'habitude depuis longtemps.

Valence, sous le rapport pittoresque, répond assez peu à l'idée qu'on s'en fait d'après les romances et les chroniques. C'est une grande ville, plate, éparpillée, confuse dans son plan, et sans avoir les avantages que donne aux vieilles villes bâties sur des terrains accidentés le désordre de leur construction. Valence est située dans une plaine nommée la Huerta, au milieu de jardins et de cultures où de perpétuelles irrigations entretiennent une fraîcheur bien rare en Espagne. Le climat en est si doux, que les palmiers et les orangers y viennent en pleine terre à côté des productions du Nord. Aussi Valence fait un grand commerce d'oranges; pour les mesurer, on les fait passer par un anneau, comme les boulets dont on veut reconnaître le calibre; celles qui ne passent pas forment le premier choix. Le Guadalaviar, traversé par cinq beaux ponts de pierre, et bordé d'une superbe promenade, passe à côté de la ville, presque sous les remparts. Les nombreuses saignées qu'on pratique à sa veine pour l'arrosement rendent les trois quarts de l'année ses cinq ponts un objet de luxe et d'ornement. La porte du Cid, par laquelle on passe pour aller à la promenade du Guadalaviar, est flanquée de grosses tours crénelées d'un assez bon effet.

Les rues de Valence sont étroites, bordées de maisons élevées d'un aspect assez maussade, et sur quelques-unes l'on déchiffre encore quelques blasons frustes mutilés; l'on devine des fragments de sculptures émoussées, chimères sans ongles, femmes sans nez, chevaliers sans bras. Une croisée de la renaissance, perdue, empâtée dans un affreux mur de maçonnerie récente, fait lever, de loin en loin, les yeux de l'artiste et lui arrache un soupir de regret; mais ces rares vestiges, il faut les chercher dans les angles obscurs, au fond des arrière-cours, et Valence n'en a pas moins la physionomie toute moderne. La cathédrale, d'une architecture hybride, malgré une abside à galerie avec pleins cintres romans, n'a rien qui puisse attirer l'attention du voyageur après les merveilles de Burgos, de Tolède et de Séville. Quelques retables finement sculptés, un tableau de Sébastien del Piombo, un autre de l'Espagnolet dans sa manière tendre, lorsqu'il tâchait d'imiter le Corrége, voilà tout ce qu'il y a de remarquable. Les autres églises, bien que nombreuses et riches, sont bâties et décorées dans ce goût étrange d'ornementation rocaille dont nous avons donné déjà plusieurs fois la description. On ne peut, en voyant toutes ces extravagances, que regretter tant de talent et d'esprit gaspillés en pure perte. La Lonja de Seda (bourse de la soie), sur la place du marché, est un délicieux monument gothique; la grande salle, dont la voûte retombe sur des rangées de colonnes aux nervures tordues en spirales d'une légèreté extrême, est d'une élégance et d'une gaieté d'aspect rares dans l'architecture gothique, plus propre en général à exprimer la mélancolie que le bonheur. C'est dans la Lonja que se donnent au carnaval les fêtes et les bals masqués. Pour en finir avec les monuments, disons quelques mots de l'ancien couvent de la Merced, où l'on a réuni un grand nombre de peintures, les unes médiocres, les autres mauvaises, à quelques rares exceptions près. Ce qui me charma le plus à la Merced, c'est une cour entourée d'un cloître et plantée de palmiers d'une grandeur et d'une beauté tout orientales, qui filent comme la flèche dans la limpidité de l'air.

Le véritable attrait de Valence pour le voyageur, c'est sa population, ou, pour mieux dire, celle de la Huerta qui l'environne. Les paysans valenciens ont un costume d'une étrangeté caractéristique, qui ne doit pas avoir varié beaucoup depuis l'invasion des Arabes, et qui ne diffère que très-peu du costume actuel des Mores d'Afrique. Ce costume consiste en une chemise, un caleçon flottant de grosse toile serré d'une ceinture rouge, et en un gilet de velours vert ou bleu garni de boutons faits de piécettes d'argent; les jambes sont enfermées dans des espèces de knémides ou jambarts de laine blanche bordées d'un liséré bleu et laissant le genou et le cou-de-pied à découvert. Pour chaussures, ils portent des alpargatas, sandales de cordes tressées, dont la semelle a près d'un pouce d'épaisseur, et qui s'attachent au moyen de rubans comme les cothurnes grecs; ils ont la tête habituellement rasée à la façon des Orientaux et presque toujours enveloppée d'un mouchoir de couleur éclatante; sur ce foulard est posé un petit chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de velours, de houppes de soie, de paillons et de clinquant. Une pièce d'étoffe bariolée, appelée capa de muestra, ornée de rosettes de rubans jaunes, et qui se jette sur l'épaule, complète cet ajustement plein de noblesse et de caractère. Dans les coins de sa cape, qu'il arrange de mille manières, le Valencien serre son argent, son pain, son melon d'eau, sa navaja; c'est à la fois pour lui un bissac et un manteau. Il est bien entendu que nous décrivons là le costume au grand complet, l'habit des jours de fête; les jours ordinaires et de travail, le Valencien ne conserve guère que la chemise et le caleçon: alors, avec ses énormes favoris noirs, son visage brûlé du soleil, son regard farouche, ses bras et ses jambes couleur de bronze, il a vraiment l'air d'un Bédouin, surtout s'il défait son mouchoir et laisse voir son crâne rasé et bleu comme une barbe fraîchement faite. Malgré les prétentions de l'Espagne à la catholicité, j'aurai toujours beaucoup de peine à croire que de pareils gaillards ne soient pas musulmans. C'est probablement à cet air féroce que les Valenciens doivent la réputation de mauvaises gens (mala gente) qu'ils ont dans les autres provinces d'Espagne: on m'a dit vingt fois que dans la Huerta de Valence, lorsqu'on avait envie de se défaire de quelqu'un, il n'était pas difficile de trouver un paysan qui, pour cinq ou six douros, se chargeait de la besogne. Ceci m'a l'air d'une pure calomnie; j'ai souvent rencontré dans la campagne des drôles à mines effroyables qui m'ont toujours salué fort poliment. Un soir même, nous nous étions perdus et nous faillîmes coucher à la belle étoile, les portes de la ville se trouvant fermées à notre retour, et cependant il ne nous arriva rien de fâcheux, quoiqu'il fit nuit noire depuis longtemps, que Valence et les environs fussent en révolution.

Par un contraste singulier, les femmes de ces Kabiles européens sont pâles, blondes, bionde e grassote, comme les Vénitiennes; elles ont un doux sourire triste sur la bouche, un tendre rayon bleu dans le regard; on ne saurait imaginer un contraste plus parfait. Ces noirs démons du paradis de la Huerta ont pour femmes des anges blancs, dont les beaux cheveux sont retenus par un grand peigne à galerie ou traversés par de longues aiguilles ornées à leur extrémité de boules d'argent ou de verroteries. Autrefois les Valenciennes portaient un délicieux costume national qui rappelait celui des Albanaises; malheureusement elles l'ont abandonné pour cet effroyable costume anglo-français, pour les robes à manches à la gigot et autres abominations pareilles. Il est à remarquer que les femmes sont les premières à quitter les vêtements nationaux; il n'y a guère plus en Espagne que les hommes du peuple qui conservent les anciens costumes. Ce manque d'intelligence dans ce qui touche à la toilette surprend de la part d'un sexe essentiellement coquet; mais l'étonnement cesse lorsque l'on songe que les femmes n'ont que le sentiment de la mode et non celui de la beauté. Une femme trouvera toujours charmant le plus misérable chiffon, si le genre suprême est de porter ce chiffon.

Nous étions depuis une dizaine de jours à Valence, attendant le passage d'un autre bateau à vapeur, car le temps avait dérangé les départs et brouillé toutes les correspondances. Notre curiosité était satisfaite, et nous n'aspirions plus qu'à retourner à Paris, à revoir nos parents, nos amis, les chers boulevards, les chers ruisseaux; je crois, Dieu me le pardonne, que je nourrissais le désir secret d'assister à un vaudeville; bref, la vie civilisée, oubliée pendant six mois, nous réclamait impérieusement. Nous avions envie de lire le journal du jour, de dormir dans notre lit, et mille autres fantaisies béotiennes. Enfin il passa un paquebot venant de Gibraltar, qui nous prit et nous conduisit à Port-Vendres, en passant par Barcelone, où nous ne restâmes que quelques heures. L'aspect de Barcelone ressemble à Marseille, et le type espagnol n'y est presque plus sensible; les édifices sont grands, réguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands bonnets rouges des Catalans, l'on pourrait se croire dans une ville de France. Malgré sa Rambla plantée d'arbres, ses belles rues alignées, Barcelone a un air un peu guindé et un peu roide, comme toutes les villes lacées trop dru dans un justaucorps de fortifications.

La cathédrale est fort belle, surtout à l'intérieur, qui est sombre, mystérieux, presque effrayant. Les orgues sont de facture gothique et se ferment avec de grands panneaux couverts de peintures: une tête du Sarrasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De charmants lustres du XVe siècle, brochés à jour comme des reliquaires, tombent des nervures de la voûte. En sortant de l'église, on entre dans un beau cloître de la même époque, plein de rêverie et de silence, dont les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles architectures du Nord. La rue de la Plateria (de l'orfèvrerie) éblouit les yeux par ses devantures et ses verrines éclatantes de bijoux, et surtout d'énormes boucles d'oreilles grosses comme des grappes, d'une richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d'un effet assez majestueux, qui sont achetées principalement par les paysannes aisées.

Le lendemain, à dix heures du matin, nous entrions dans la petite anse au fond de laquelle s'épanouit Port-Vendres. Nous étions en France. Vous le dirai-je? en mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis des larmes aux yeux, non de joie, mais de regret. Les tours vermeilles, les sommets d'argent de la sierra Nevada, les lauriers-roses du Généralife, les longs regards de velours humide, les lèvres d'œillet en fleur, les petits pieds et les petites mains, tout cela me revint si vivement à l'esprit, qu'il me sembla que cette France, où pourtant j'allais retrouver ma mère, était pour moi une terre d'exil. Le rêve était fini.

FIN.