Outre les tombeaux des princes mérovingiens dont nous avons parlé, cette église possédait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir, roi de Pologne, qui fut abbé de Saint-Germain-des-Prés; celui du cardinal de Furstemberg, autre abbé de Saint-Germain, qui fit de grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus ancien des lecteurs du Collége de France; celui d'Eusèbe Renaudot, celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possédait un riche trésor en vases précieux, ornements, reliques, croix, antiquités, et qui fut dévasté en 1793 [94].

L'abbaye, qui fut fondée en même temps que l'église, comprenait un vaste enclos dont l'emplacement serait borné aujourd'hui par les rues Jacob, Saint-Benoît, Sainte-Marguerite et de l'Échaudé. Ses bâtiments, détruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe siècle par l'abbé Morard. Au XIVe siècle, ils furent enveloppés d'une haute muraille crénelée, soutenue par des piliers garnis de tourelles et défendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fossés étaient remplis d'eau au moyen d'un canal dérivé de la rivière, large de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Les entrées principales étaient: 1º vers l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, où étaient un fossé et un pont-levis conduisant à la porte méridionale de l'église; 2º du côté de la rue Saint-Benoît, où était une porte dite Papale; flanquée de deux tours rondes; 3º du côté de la rue Furstemberg. Dans l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'église et les bâtiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de paroisse aux artisans réfugiés dans l'enclos, une sacristie, un cloître, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le réfectoire, où l'on établit dans le XVIIe siècle la bibliothèque; la chapelle de la Vierge, où l'architecte de la Sainte-Chapelle et de Saint-Martin-des-Champs avait été dignement inhumé.

L'abbaye Saint-Germain relevait immédiatement du saint-siége: c'était une des plus riches et des plus illustres du monde chrétien. L'abbé jouissait, au XVIIIe siècle, d'un revenu de 172,000 livres, et l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possédait féodalement dans le moyen âge plus de la moitié du Paris méridional, et tenait sous sa juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain. En conséquence, elle avait de fortes prisons, une échelle patibulaire, où se firent de nombreuses exécutions, un pilori, devant lequel quatre protestants furent exécutés en 1557. Comme place forte, elle a joué un très-grand rôle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise et pillée: ainsi, dans la révolte des Maillotins, on y poursuivit les juifs et les collecteurs d'impôts, qui y furent en partie massacrés.

Dès le XIe siècle, et à l'ombre de ses fortes murailles, un bourg, composé de ruelles étroites et tortueuses, s'était formé autour de l'abbaye, et il était habité principalement par les vassaux et les valets des moines. Ce bourg, composé des rues du Four, des Boucheries et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le marché Saint-Germain, fut plusieurs fois ravagé par les guerres civiles ou étrangères; il fut souvent attaqué par les écoliers de l'Université, dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le récit suffirait à remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient formé une petite Genève. A la fin du XVIe siècle, on le reconstruisit presque entièrement; des rues nouvelles y furent ouvertes, de belles maisons bâties, et, au milieu du XVIIe siècle, il commença à devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dépouilla de son aspect sinistre des temps féodaux; elle détruisit ses murailles, combla ses fossés, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se fermaient jamais et qui étaient situées: à l'entrée de la rue Bourbon-le-Château, dans la rue Sainte-Marguerite; à l'entrée de la rue d'Erfurth (ses débris ont été détruits récemment); dans la rue Saint-Benoît (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, près de la rue du Colombier, où l'on en voit des restes. Un palais abbatial avait été commencé en 1585 par le cardinal-abbé de Bourbon; il fut achevé par le cardinal-abbé de Furstemberg, et il en reste une partie dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on éleva la prison abbatiale, transformée depuis en prison militaire aujourd'hui détruite; en 1699, on construisit sur l'emplacement des fossés les rues Abbatiale et Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le même temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, était indépendante de l'évêque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et spirituelle réduite à l'enclos, et les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ayant été introduits dans ce couvent, qui avait besoin d'une réforme, «avec eux entrèrent la religion, la science, la méditation, les recherches savantes, les travaux d'érudition, la renommée et la gloire.» Alors fut établie par les soins de Montfaucon, dans le réfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothèque et un cabinet d'antiquités, qu'on livra au public et qui s'enrichirent des collections du géographe Baudrand, de l'abbé d'Estrées, de Renaudot, de Coislin, évêque de Metz, etc.

A l'époque de la révolution, l'abbaye devint le théâtre de sanglants événements. On fit de la prison abbatiale une prison politique, où l'on entassa les royalistes arrêtés après le 10 août et les Suisses qui avaient combattu dans cette journée. C'est par cette prison que commencèrent les massacres de septembre: cent trente et un prisonniers y furent égorgés, quatre-vingt-dix-sept délivrés «par le jugement du peuple.» Plus tard, elle reçut d'autres victimes de nos discordes: madame Roland y fut enfermée, et c'est là qu'elle écrivit ses mémoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et, sous la Restauration, on y enferma les généraux persécutés par la réaction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le général Bonnaire y mourut de désespoir après sa dégradation sur la place Vendôme.

Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses transformations. L'église, devenue paroisse constitutionnelle en 1790, fut fermée en 1793 et changée en fabrique de salpêtre! On fit une poudrière de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait explosion, la belle bibliothèque fut incendiée, et l'on sauva à peine les manuscrits et la moitié des livres. Quant aux bâtiments conventuels, ils furent vendus, détruits en grande partie, et, sur leur emplacement, l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prés. La rue de l'Abbaye occupe, par son côté méridional, la place du cloître, du chapitre, de la sacristie; par son côté septentrional, la place du réfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'église, rouverte en 1797 par les théophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon, de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses réparations, et l'on démolit les deux tours latérales, qui menaçaient ruine. Dans ces dernières années, on a entrepris de peindre et de dorer les murs latéraux, les voûtes, le chœur, la nef avec ses piliers si curieux, et on les a chargés d'ornements lourds et maniérés qui donnent à la basilique mérovingienne l'aspect d'un monument égyptien. C'est aujourd'hui une succursale du dixième arrondissement.

9º Rue Montfaucon et Mabillon.--Ces rues portent les noms de savants bénédictins enterrés dans l'église Saint-Germain; elles conduisent au marché Saint-Germain, le plus élégant et le mieux distribué de Paris, qui a été ouvert en 1819 sur l'emplacement de la foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. 58), datait du XIIe siècle, et commença à devenir célèbre sous Louis XI, qui lui donna de grands priviléges. Elle durait du 3 février au dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut, à l'époque de la Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un théâtre presque continuel de débauches, de violences, de plaisirs et d'émeutes. Sous Louis XV, «c'était un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que Paris pût offrir aux habitants et aux étrangers. Tout ce qu'il y avait dans la ville de personnes de considération, de la première noblesse, souvent même des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les soirs, et les rues de la foire étaient si pleines que l'on avait de la peine à s'y promener [95].» Ce grand bazar, dont la vaste charpente était regardée comme un chef-d'œuvre, fut incendié en 1762. On le reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut fermé en 1786. Sous l'Empire, on bâtit à sa place un marché avec les rues voisines qui portent les noms de bénédictins célèbres: Mabillon, auteur de la Diplomatique, mort en 1707; Félibien, auteur de l'Histoire de Paris, mort en 1719; Lobineau, auteur des Histoires de Paris et de Bretagne, mort en 1727; Montfaucon, auteur de la Collection des saints Pères et des Antiquités dévoilées, mort en 1741; Clément, auteur de l'Art de vérifier les dates, mort en 1793.

10º Rue du Cherche-Midi, ainsi appelée d'une enseigne. Dans cette rue, qui a le même aspect que la rue de Sèvres, étaient de nombreux couvents: les chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés, qui s'établirent au coin de la rue de Sèvres en 1661; le prieuré de Notre-Dame-de-Consolation, sur l'emplacement duquel a été ouverte la rue d'Assas; le couvent du Bon-Pasteur, occupé aujourd'hui par l'entrepôt des subsistances militaires, etc. Au nº 44 est mort Grégoire, l'ancien évêque de Blois; au nº 73 est mort Hullin, l'un des vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, président de la commission qui condamna le duc d'Enghien; au nº 91 est mort Garat, membre de trois assemblées révolutionnaires, ministre de la justice en 1793.

11º Boulevard des Invalides.--Ce boulevard intérieur, qui commence à se peupler et à devenir une voie très-fréquentée, ne présente rien de remarquable que l'institution des Jeunes-Aveugles.