La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit. Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.
Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:
1º L'église Saint-Eustache, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est un chef-d'œuvre d'architecture gothique; quant à son portail de grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En 1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille pastoureaux; il prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église, et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer, de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces tombeaux était celui du grand Colbert, œuvre de Tuby et de Coysevox.
2º Le marché Saint-Joseph.--Il a été construit en 1798 sur l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier, et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache. Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en 1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en 1820, au cimetière du Père-Lachaise.
On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'Uzès, où fut placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient aujourd'hui à la famille Delessert.
Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous remarquerons:
1º La rue du Jour.--Elle tire son nom altéré d'un séjour que le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière, et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville, Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se prolonge par la rue Oblin jusqu'à la Halle au blé, construite sur l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de Nesle, de Bohême, d'Orléans, de la Reine, de Soissons.
«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le XIIIe siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'Histoire générale de Paris (p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au séjour du roi dont nous venons de parler, au four de la couture appartenant à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four, des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne, construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai 1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la sœur de Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix [48]. A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers (1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut conservée et adossée au monument.
2º Rue Jean-Jacques-Rousseau.--Au XIIIe siècle, elle se nommait Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui fut donné. L'auteur d'Émile avait demeuré au quatrième étage de la maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les Considérations sur le gouvernement de la Pologne; c'est là que les princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas [49].»
Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle, près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau, Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le Mystère de l'Ancien Testament, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en autorise la représentation impose les obligations suivantes «aux maistres et entrepresneurs:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix livres tournois.»