II.
Le Palais-Royal, la rue Vivienne et la Bourse.
§ Ier.
Le Palais-Royal.
Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui, probablement, appartenaient à quelque grande villa; les fouilles faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe siècle, la partie voisine de la rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du Rempart. Au XVIe siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercœur. En 1624, le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels [53] et fit abattre la partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier, une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental, mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient alors si rigoureusement notre langue: Palais-Cardinal. Outre une chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités, de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre, ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en 1639 par la représentation de Mirame, tragédie composée par Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en présence du roi, de la reine et de toute la cour [54].
C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre 1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643. Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV occupa l'appartement de Richelieu, situé entre les deux galeries; on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et, sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau, montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21 octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er. Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frère du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses principaux chefs-d'œuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut pris, en jouant le Malade imaginaire, du mal dont il mourut la nuit suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.
En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law, poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut, en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.
Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En 1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé secrètement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité), et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra, sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation financière.
Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un rond d'eau de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648. En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls, dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'arbre de Cracovie: c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants; on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans vouloir humilier personne.»
C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque à demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité, dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était pas même nivelé. C est là ce camp des Tartares, ces fameuses galeries de bois, qui ont joué un rôle de premier ordre dans l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se sont donné rendez-vous.