La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen âge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe siècle, et elle prit alors son nom de la famille Vivien, qui y possédait de grands terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du Palais-Royal recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit construire un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, «tout ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient eu de plus précieux,» une bibliothèque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande galerie où étaient entassées ces richesses, qui lui valurent tant de malédictions, que, dans les dernières années de sa vie, il se promenait enveloppé dans sa robe de camelot, en disant: «Il faut quitter tout cela!» A sa mort, ce palais fut partagé en deux hôtels, qui existent encore. Le premier, qui garda le nom de Mazarin, avait son entrée principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la Meilleraye, époux d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de la Compagnie des Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse, plus tard le contrôle général des finances, et enfin, pendant la révolution, les bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des finances a été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de la Bibliothèque impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin, prit le nom de Nevers et fut donné au marquis de Mancini; il devint sous la Régence le siége de la banque de Law et avait alors sa principale entrée rue Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et destiné à la bibliothèque du roi: nous en reparlerons.
En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.
Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets. Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais œil dans cette rue d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.
Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron, elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite, bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie parisienne sait transformer en trésors.
La place de la Bourse a été ouverte sur l'emplacement du couvent des Filles Saint-Thomas, lequel datait de 1652 et avait été fondé par une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la Bourse, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en 1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que, pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres, peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le veau d'or.
Le palais de la Bourse renferme le Tribunal de commerce, qui juge annuellement 35,000 affaires!
La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles constructions; on y remarque le théâtre du Vaudeville, dont la salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.