Ces vers apportent une preuve. Les expressions qu’on y relève attestent ce caractère d’importance de la kartoffel allemande. L’auteur l’appelle: die Reichskartoffel, la patate d’empire, comme on dit une terre ou une loi d’empire. Elle est nettement sacrée comme le salut de l’Allemagne à quoi doit aller la reconnaissance nationale après la victoire, s’il y a victoire; et le mot Heil, salut, se hausse à une nuance religieuse. Mais ce petit poème, de style d’ailleurs très médiocre, n’est que de peu de prix auprès de cet autre, que j’ai trouvé la même année, dans le même journal[F]. Celui-ci est signé Emil Claar, et il est écrit en vers libres. Il est encore plus ébouriffant que le premier. Écoutez:

A la pomme de terre.

Infatigablement jaillie du sombre flux de la terre,
Perle de la maison bourgeoise allemande,
Aprement évoquée, vivement conjurée,
Apaisante nounou d’un festin modéré,
O pomme de terre!

Pour toi, aujourd’hui, dans un amour pressant,
On discute, on combat, on crie et l’on écrit,
Des millions de langues indigentes
Te célèbrent par des cantiques sacrés,
Comme jamais fruit ne fut célébré,
Comme rarement le fut un être vivant,
Et dans la fuite des événements
Tu demeures pour la sauvegarde du peuple élu,
O pomme de terre!

Ni les figues, ni les bananes, ni les tendres olives,
Ni les merveilles du Sud qui distillent des douceurs,
Rien n’a fait résonner du bruit de sa gloire
Le monde attentif avec autant d’éclat
Que toi, ô pomme de terre!

Ni les huîtres, ni les truites, ni les truffes aromatiques,
Ni les entrecôtes des buffles succulents,
Rien n’a jamais ému,
O désir ardent des grands et des petits,
Comme tu émeus, dans la nécessité qui ronge,
Toi, réconfortante sœur du pain sec,
O chère pomme de terre!

Car tu es la constante, la loyale,
L’aide de l’estomac affamé,
Celle qui a des soins maternels, l’indispensable,
La fidèle gardienne d’un plaisir simple.
Tu te dédoubles au temps rigoureux,
Banquet sacré de la satisfaction.
A toi compagne bien-aimée, à toi, bienfaisante,
Vers qui le pauvre se penche avec confiance
Quand, trésor de la glèbe féconde,
Tu surgis des sillons comme une vraie délivrance.
Salut à toi, ô pomme de terre!

Prodigieuse source de remarques. Ne nous attardons pas sur la boursouflure héroïco-sentimentale et les prétentions lyriques du style: elles sont trop allemandes, et nous avons d’autres soucis. Mais notons en passant, pour notre connaissance de la psychologie des Barbares, les regrets si émouvants d’un «estomac affamé», ce rêve de figues, de bananes, de tendres olives, d’huîtres, de truites, de truffes et d’entrecôtes de buffle, alors que Kory Towski de son côté regrettait les dindes, les saumons et le caviar du bon temps de paix. Prenons acte aussi de cet aveu d’un «temps rigoureux» et d’une «nécessité qui ronge». La faim allemande n’est pas un mythe. La voilà bassement proclamée en phrases cadencées. J’ai traduit ces vers littéralement, en serrant le texte au plus près et sans outrer le sens ou la force des mots. Rien de plus grave que le ton de ce chant qui veut avoir par endroits des allures quasi mystiques. Qu’on ne s’y trompe pas. Moi-même, d’abord, j’ai cru à une plaisanterie d’un poète à la Franc-Nohain ou à la Raoul Ponchon. Il n’en est rien. Le poème d’Emil Claar est un hymne. La fantaisie est inconnue des poètes allemands, et pendant la guerre plus que jamais. C’est sans la moindre ironie que la pomme de terre est ici la réconfortante sœur du pain sec, et le trésor de la glèbe féconde, et l’aide de l’estomac affamé, et la perle de la maison bourgeoise allemande, et le banquet sacré de la satisfaction, et la sauvegarde du peuple élu. Peut-on nier, après ces plaintes authentiques, que l’Allemagne ait souffert de la faim? Et vous représentez-vous, bonnes gens de France, ce que dut être la faim de vos enfants prisonniers en Allemagne?

Avez-vous lu ce conte de Georges d’Esparbès où l’on voit des trompettes, un jour de revue, sonner à perte d’haleine et tellement que, jusqu’à la fin de la cérémonie héroïque, nul n’a pu remarquer qu’un des trompettes était mort en sonnant? Ainsi de vos fils, bonnes gens de France, dans les camps d’Allemagne. Vous ignorez encore comment ils ont souffert, parce qu’ils sont revenus en souriant, ceux qui sont revenus. Mais quel crime avaient-ils commis pour mériter ce châtiment?

(Écrit à Ouargla en 1919.
Revu en 1924 à Paris.
)