Il ne s’est peut-être même pas aperçu que nous sommes des prisonniers.
Enfin, car il faut bien que tout finisse, nous arrivons à Rouvrois. Nous avons tellement répété que nous n’en pouvions plus, que nous aurions besoin d’inventer une expression pour marquer à quel degré de fatigue nous atteignons. Ah! se coucher! s’allonger! se reposer! dormir! dormir surtout, comme des brutes, après tant d’émotions et de surmenage. Est-ce que nous dormirons? Est-ce vraiment ici qu’on nous retiendra? Ne va-t-on pas d’ici nous expédier plus loin? Qui sait? Et pourquoi non?
La kommandantur occupe une petite maison en briques. Une inscription en gros caractères noirs la signale par ces mots: «GENERAL K D O». La même inscription se trouve sur une lanterne à verre rouge accrochée, non pas à la porte d’un établissement spécial, mais au premier étage de la maison voisine, qui fait le coin de la rue. Un grand poteau chargé de fils téléphoniques et télégraphiques se dresse près de la kommandantur; et le quartier général est gardé par une sentinelle de la landsturm, qui, l’arme à la bretelle et les mains dans les poches de sa capote grise, se promène le long d’un sentier de caillebotis, en rotant régulièrement toutes les trente secondes avec une vigueur qui nous surprend d’abord quelque peu.
Le cuirassier est entré à la kommandantur. Nous nous sommes assis sur un banc de pierre, le dos contre la muraille. Il fait froid. La nuit s’achève. Le capitaine s’est assoupi. La sentinelle continue sa lourde promenade en rotant consciencieusement avec la même régularité, comme par gageure, à moins que ce ne soit un procédé recommandé par les consignes du poste pour résister au sommeil.
Mais voici que le cuirassier sort de la kommandantur. Il a l’air plus satisfait qu’au départ du P. C. de la division. Sa mission est finie. Il nous dit adieu très simplement et nous remet entre les mains d’un fantassin en calotte de campagne qui, baïonnette au canon, nous conduit, à une cinquantaine de mètres de là, dans une petite maison de pauvre apparence.
Allons-nous enfin nous reposer? Nous entrons dans une pièce qui a, pour tout mobilier, un bahut, une table, deux bancs et un poêle. Le parquet est sale. Les murs suintent l’humidité. La table est recouverte d’un enduit crasseux. Dans un coin, il y a une dizaine de paillasses, qui ne sont pas trop propres. Une odeur infâme règne. Ne soyons pas dégoûtés. Nous sommes prisonniers et nous en verrons bien d’autres sans doute.
Sous la surveillance d’un feldwebel, l’homme qui nous a conduits dispose les paillasses l’une à côté de l’autre. Puis, de lui-même et avant que le sous-officier ait pu l’en empêcher, il se met à nous allumer du feu dans le poêle. Pendant que nous nous installons et que lui s’emploie à ce travail, le feldwebel le traite à plusieurs reprises, et à mi-voix, de «dummkerl», comme si nous ne devions pas comprendre qu’il le sacre imbécile et triple imbécile. Et cela nous assure sans hésitation des sentiments que le feldwebel nourrit à notre égard.