Le feldwebel appelé nous les donne sans se faire prier. C’est une Française qui, par l’entremise du sous-officier allemand, envoie cette friandise et cette carte de sympathie à des officiers français prisonniers. Le feldwebel nous fait l’éloge de Madame Georges C***. Elle est très charitable, dit-il, elle est bonne pour tout le monde, elle soulage toutes les misères qu’elle peut soulager.

Une grande pitié nous prend. Le feldwebel ne se doute pas du prix qu’ont pour nous les louanges qu’il accorde à une Française entre tant de Françaises.

Comme nous n’avons pas de cartes sur nous, le capitaine V*** déchire une feuille de carnet, y inscrit son nom, le nom du lieutenant T***, le mien, et ajoute ce seul mot tracé d’une main ferme: «Merci». Le feldwebel s’engage à la remettre à Madame C***. Et il continuerait de causer, s’il n’était pas interrompu par Fritz, qui me tend un journal que je lui ai demandé, la Metzer Zeitùng (Journal de Metz).

Pour la première fois depuis la guerre, j’ai une feuille allemande entre les mains. Je suis anxieux de connaître comment se fait le «bourrage des crânes» de l’autre côté du Rhin, et je m’attends à lire des déclamations effarantes et de solides études assez saugrenues. Et d’abord, je constate que la Metzer Zeitùng publie les communiqués français et anglais comme les communiqués allemands. Reste à savoir s’ils sont fidèlement reproduits et si la traduction n’est pas d’une fantaisie nécessaire. Il est vrai qu’à l’heure actuelle la France est en mauvaise posture, du moins aux yeux des Allemands, et l’on peut sans crainte présenter au public ses bulletins de Verdun. Quant au communiqué allemand, il chante victoire, comme juste. Toutefois, je dois reconnaître que, aujourd’hui, dans ce numéro 60 de la gazette messine, l’état-major prussien n’exagère pas l’importance de ses derniers succès et ne dissimule pas que la partie est dure. A la date du 10 mars, il rend compte précisément de l’affaire d’où nous sommes sortis vaincus et prisonniers, et il dit simplement:

«Der Albain-Wald ùnd der Bergrücken westlich von Douaumont wurden in zähem Ringen dem Gegner entrissen.»

(«Le bois Albain et la crête à l’ouest de Douaumont ont été dans une lutte opiniâtre arrachés à l’adversaire.»)

Je ne songe pas à tirer vanité des éloges que l’ennemi faisait ainsi de notre défense. Mais j’avoue que, dans l’état de dépression physique et morale où nous étions à ce moment, après notre chute, cette phrase nous récompensait de nos efforts et nous restituait un peu de courage. Les mots du communiqué étaient, en effet, d’une force qui rendait hommage à nos chasseurs. Ils qualifiaient la lutte d’opiniâtre, mais le vocable signifie aussi «acharné» et «sauvage», et le substantif que je rends par «lutte» appartient au style lyrique, et son archaïsme précieux évoque des images de tournoi, tandis que le verbe, qui achève la phrase, marque la violence de l’arrachement. Mais je sais aussi que l’emphase est le moindre défaut chez les Boches, et je n’attribue pas plus d’importance qu’il n’est raisonnable à ces deux ou trois lignes officielles qui par avance nous réhabilitaient, si nous avions eu besoin d’être réhabilités.

A quatre heures, le leùtnant aux yeux terribles vint nous chercher.

On nous fait sortir et on nous fait mettre sur quatre rangs, ce qui constitue une opération assez difficile, bien que nous ne soyons pas nombreux: les camarades veulent se grouper par sympathie, car nul ne peut être assuré des événements futurs, et l’on conçoit qu’il nous faut quelque temps pour tomber d’accord. Alors on nous compte, posément, en nous désignant l’un après l’autre du doigt, pour éviter une erreur; puis on nous compte de nouveau pour plus de sûreté et, afin de contrôler les résultats des deux premières opérations, on nous compte une troisième fois: c’est très compliqué de compter jusqu’à dix, et on ne pourrait pas se tirer de ce travail délicat, sans employer une bonne méthode, bien allemande. Après quoi, on nous entoure de soldats en armes et on nous emmène vers la gare, qui est toute proche.

Nous longeons une voie de garage en remblai, où stationne un train. Dans les vagons à bestiaux, dont les portes sont fermées, sont déjà entassés des sous-officiers et des troupiers français.