D’ailleurs, le camp de Mayence n’est pas un tombeau. Nous ne serons pas sans nouvelles du monde extérieur. Évidemment, il est inutile que nos familles nous parlent de la marche de la guerre, car la lettre ne nous serait pas remise. Les ordres du Gouvernement Impérial et Royal sont formels à ce sujet. Nous ne pourrons pas non plus, comme juste, recevoir des journaux français, mais nous avons le droit de nous abonner à des feuilles allemandes et à des publications illustrées, comme Die Woche, par exemple. Herr Schmidt nous conseille surtout de nous abonner aux journaux de guerre que l’Allemagne publie en français ou en anglais pour les pauvres gens des régions envahies et pour les prisonniers, qu’il serait cruel de laisser dans l’ignorance des événements. Ces feuilles sont la Gazette des Ardennes, la Gazette de Lorraine, le Continental Times, le Petit Bruxellois, etc... Il y en a d’autres. La Gazette des Ardennes est particulièrement recommandable, nous dit monsieur le censeur. Mais il est obligé de nous quitter sur cette bonne recommandation, car on va nous mener à la salle des douches.

Avant de nous y mener, on nous distribue de petits sacs en toile, numérotés, qui nous rappellent les sacs à linge des potaches que nous fûmes. On nous dit que nous devons enfermer dans ces sacs tous nos objets personnels, montres, porte-monnaie, papiers, etc... Ils resteront dans la chambre pendant notre absence. Personne n’y touchera. Une sentinelle les gardera. Et il est prudent que nous n’emportions rien avec nous, parce que nos vêtements nous seront retirés en bas pour être soumis, pendant vingt-quatre heures, à des procédés de désinfection qui risqueraient de détériorer les choses que nous oublierions de préserver. L’homme qui nous donne ces instructions insiste trop, et l’ordonnance belge sourit d’un air trop averti, pour que nous n’ayons pas le sentiment bien net que nos petits sacs seront fouillés pendant notre absence. Mais que faire? Quelques officiers veulent essayer à tout prix de sauver des trésors: qui des billets de banque, qui une boussole, qui un carnet de souvenirs. On cherche des cachettes: sous une armoire, dans une paillasse, sous la coiffe d’un casque, que sais-je? Et, pleins d’inquiétude, nous descendons vers la salle des douches, qui est installée au sous-sol même du bâtiment nº III.

Nous descendons par le grand escalier, munis d’une serviette et d’une de nos deux couvertures de laine blanche. Devant la porte du Baderaùm, un soldat français nous distribue de grands anneaux de fer garnis d’une plaque portant un numéro. A cet anneau nous enfilerons par la boutonnière nos vêtements et notre linge, comme des clefs à un trousseau, et le tout ira à la désinfection. A côté du soldat français, au seuil même de la salle qui précède le Baderaùm, se tient un soldat allemand. Sans s’occuper de la corpulence des individus, il nous met entre les mains une chemise, un caleçon, une paire de chaussettes, le tout à l’état de neuf, et une savonnette. Mon Dieu! que cette organisation est admirable! La chemise et le caleçon sont en jersey de coton, fin et camelotard, de couleur crême, mais la chemise est enrichie d’un plastron en piqué blanc agrémenté de fleurettes bleues. C’est bien joli. Tout en nous déshabillant, nous ne nous lassons pas de manifester notre émerveillement. Mais, si nous plaisantons, rien ne nous empêche d’échanger entre nous les caleçons et les chemises afin de les adapter un peu mieux à nos proportions.

La douche prise, chaude ou froide à volonté, il fallut remonter dans la chambre nº 28. Notre cortège ne manquait pas de pittoresque: tous ces caleçons et toutes ces chemises et toutes ces chaussettes d’uniforme, sous la couverture d’uniforme, composaient un tableau assez grotesque. Et c’est dans cette tenue que nous demeurerons jusqu’à ce qu’on nous ait rendu nos effets désinfectés.

Dans la chambre nº 28, une surprise nous attendait: nos petits sacs individuels avaient disparu. Un murmure de stupeur s’éleva, vite suivi d’éclats de rire. La chose était trop drôle. Que de précautions pour nous dévaliser! Beau travail vraiment. Les paillasses des lits avaient été retournées; les coiffes de nos casques avaient été fouillées; les Trains de Luxe d’Abel Hermant n’étaient plus là; toutes les cachettes avaient été éventées. Tout était perdu. Rafle intégrale. Naufrage de toutes les espérances.

Pour se faire pardonner une si déplorable maladresse, qui ne pouvait que nous mal disposer, l’Administration nous offrit un repas copieux, où les kartoffeln abondaient, et nous eûmes même un supplément de consolation: de la marmelade. Notre rage d’ailleurs eût été vaine. Il ne nous restait qu’à prendre en riant notre mésaventure. Le déjeuner s’en trouva égayé, d’autant que la tenue que nous avions tous prêtait à la plaisanterie. On ne voit pas tous les jours vingt-deux sous-lieutenants en caleçon réunis autour de la même table. Si la fantaisie règne dans les popotes d’officiers, elle ne va jamais jusqu’à ces excès de mardi-gras.

Le soldat boche, qui hurle en dirigeant nos ordonnances, mit fin au repas par un mot charmant, qu’il faut que je rapporte parce que, dans sa grossièreté, il offre un raccourci édifiant et caricatural, pour ainsi dire, de toute la tactique allemande en face des prisonniers. J’en ai déjà parlé. J’en parlerai encore. Donc, aujourd’hui nous achevions le dessert. Le plat de marmelade était vide.

—En voulez-vous d’autre? nous demanda l’homme qui hurle, sur un ton moins aigre qu’à l’ordinaire et qui pouvait passer pour aimable.

—Oui, oui, fîmes-nous.

Et le brave Boche nous répondit froidement, en enlevant le plat: