La veillée reprend, lugubre, dans la chambre mal éclairée. L’homme de Hansi ne reparaît pas dans l’embrasure de la porte. On n’interrogera plus personne aujourd’hui. Mais nous pouvons espérer que demain nous serons tous appelés, l’un après l’autre, par l’instituteur à lunettes. Demain soir, il n’y aura peut-être plus personne dans la chambre nº 28. Nous serons tous peut-être, demain soir, des prisonniers comme les autres au milieu des autres. Notre vie au camp de Mayence commencera. Pour l’instant, nous n’avons pas d’ambition plus grande. Cependant, l’ordonnance belge refrène un peu notre espoir. Tous les officiers ne restent pas forcément à Mayence. Le camp de Mayence n’est qu’un camp de passage pour beaucoup. Ils arrivent, on les incorpore, on les trie, on les classe, et puis on les garde ici, ou bien on les expédie plus ou moins vite sur un camp quelconque d’officiers prisonniers du Wurtemberg ou du Hanovre ou d’ailleurs, sans qu’on sache pourquoi tel officier plutôt que tel officier est envoyé là plutôt que là. Alors, tout n’est pas fini? Tout ne finit pas entre les murs de l’affreuse citadelle? Il va falloir encore voyager, voir d’autres pays, voir d’autres Allemands, voir d’autres camarades?


à Henri Massis

CHAPITRE VIII
LA FENÊTRE FERMÉE ET LA PORTE OUVERTE

(14-15 mars 1916).

Nous avions espéré que nous subirions tous aujourd’hui l’interrogatoire qui nous délivrerait de la quarantaine. Cet espoir se réalisa pour plusieurs. A 9 heures du matin, l’homme de Hansi, vieillard à lunettes avant l’âge, fit sa deuxième apparition dans l’embrasure de la porte, et sa voix consciencieuse et mal assurée nous lança le nom du deuxième officier qui quitterait le saloir. La veille, le sous-lieutenant L*** avait dû comparaître en chemise, caleçon et couverture de laine. C’est dans ce même équipage ridicule que comparurent les premiers patients d’aujourd’hui. Car on ne nous rendit nos vêtements que vers dix heures. Je ne sais pas s’ils avaient été fouillés, mais plus d’un d’entre nous regretta de n’avoir pas couru le risque d’ailleurs problématique d’une détérioration par les désinfectants si efficaces qu’on nous avait signalés; perte pour perte, du moins les Allemands n’auraient rien eu.

L’ordonnance belge est à notre disposition dès le matin pour faire à la kantine l’achat des objets dont nous aurions besoin: rasoirs, pâte dentifrice, brosses, souliers, pantoufles, etc... Tous ces articles sont des articles de bazar d’une qualité très suspecte, et nous les payons très cher, persuadés que le Belge, ne se contentant pas du pourboire que nous lui laissons pour chaque course, prélève sa petite commission sur chaque objet qu’il nous rapporte. Des étonnements nous arrivent à la suite de chacun de ses voyages. Hier, à l’examen de nos sacs, on nous avait retiré un jeu de cartes françaises qui servait à l’éternelle manille de quatre officiers. Mais la kantine vend des cartes allemandes. On nous avait confisqué nos couteaux de poche et jusqu’à nos canifs, sous prétexte que c’étaient des armes et donc du butin de guerre. Mais la kantine vend des couteaux qui sont des armes plus sérieuses que nos canifs. Il n’y a rien là qui doive nous émerveiller: l’Allemagne est une nation de commerce, et tous les moyens lui sont bons pour trouver des clients. L’ordonnance belge sourit de nos réflexions. Il en sait plus long que nous sur les manigances des camps de prisonniers.

Curieux personnage. Grand, souple, figure émaciée avec des yeux vifs, vêtu de la tenue des soldats prisonniers, c’est-à-dire de n’importe quoi pourvu que le pantalon et les manches de la veste portent une bande tracée à la peinture rouge, coiffé du bonnet de police noir et bleu qu’orne un gland qui se balance, le Belge est un type d’arsouille qui plaît et déplaît en même temps. Il parle aux Allemands avec un sans-gêne incroyable, il rudoie ce hurleur de Latrinen, lui obéit quand ça lui plaît, discute tous ses ordres et crie plus fort que lui, ce qui n’est pas peu dire. Et ce côté de son caractère, cette attitude de boxeur toujours en garde, ont de quoi nous séduire. Joignez qu’il parle avec aplomb de tout ce qu’il a vu en Allemagne depuis sa captivité, et les renseignements qu’il ne nous marchande pas nous sont précieux. Il ne nous cache pas la haine qu’il a pour nos maîtres temporaires. Il prétend que dans les villes la population, strictement et durement rationnée pour tout, est affamée et ne se révolte pas. Dit-il vrai? Il affirme qu’il a vu, de ses propres yeux vu. Dans certains camps de troupe, des prisonniers ont fait chanter et danser leurs gardiens, sentinelles transformées en guignols, pour un morceau de pain. Cependant, nous nous défions de ce Belge, peut-être à tort du reste: nous jugeons qu’il a trop de libertés dans le personnel des ordonnances; alors que les autres ont des airs de bêtes traquées, il semble trop bien de la maison. La kantine n’est ouverte qu’à certains jours de la semaine et à certaines heures. Le Belge y entre, pour nous et pour lui, quand il veut. Peut-être est-il chargé par l’administration du camp de s’attirer notre confiance, pour nous faire parler, et de répéter ce que nous aurions laissé échapper au cours d’une conversation familière et naïve? Rien n’est impossible ici. Toutes les hypothèses sont judicieuses, quand on est en face des Allemands. Quoi qu’il en soit, le Belge est un homme dont nous avons besoin, et, tout en demeurant circonspects, nous écoutons son bavardage.

Combien plus sympathique, sans arrière-pensée, sans restriction, l’humble prisonnier russe qui nous sert à table! Gros cosaque bouffi aux cheveux courts et lisses, au front carré, aux yeux doux, qui répond au nom de «Rousski» quand Latrinen l’appelle!

Celui-là, c’est le souffre-douleur de l’énergumène. Avant chaque repas, nous entendons dans le couloir une voix furibonde qui glapit plusieurs fois de suite «Rousski! Rousski!» et baragouine des ordres ou des imprécations. Rousski malgré tout conserve un sourire qui fait de la peine. Rien ne l’émeut. Sans jamais se presser, il continue son petit bonhomme de travail. Quand Latrinen dépasse l’ordinaire limite de ses criailleries, Rousski nous regarde en souriant, et murmure: