Toutes ces idées que je développe ici, ne sont pas seulement les miennes: elles n’auraient aucune valeur. Elles sont en quelque sorte le suc que j’ai tiré de mes nombreuses conversations avec tant de charmants compagnons de chaîne, au cours de ces premières journées du camp de Vöhrenbach, si longues et si vides. Notre vie n’était pas encore arrangée. Nous n’avions pas encore repris le contact avec nos familles. Nous étions désorientés. Nous manquions à peu près de tout et nous ne savions pas encore de quoi nous meublerions notre oisiveté. Les uns parlaient d’apprendre l’allemand, ou l’anglais, voire le russe; d’autres, de continuer leurs études, interrompues par la mobilisation; d’autres, de se préparer à une carrière quelconque, ou de se perfectionner dans leur spécialité; tous enfin, de travailler à s’enrichir intellectuellement pendant ces loisirs forcés que la guerre nous apportait. En attendant que nous parvinssent les livres nécessaires, nous nous promenions dans la cour, autour du bâtiment de notre prison. A chaque tour, nous passions devant la baraque qui servait de corps de garde au poste de police. De rares civils se risquaient sur la route, le long de nos fils de fer, et ils n’osaient pas nous regarder avec trop d’insistance. Le soleil de cette fin de mars nous réchauffait dans la journée. Nous prolongions ces délices, jusqu’au dernier moment, en dévidant nos souvenirs, en discutant nos espoirs, en mettant au point nos impressions nouvelles de captivité.
La journée s’achevait. Je frissonnais au vent du soir, et, rentré dans ma chambre où quatre officiers jouaient au bridge, comme l’appel ne devait avoir lieu qu’à neuf heures, dans le corridor, j’assistais à la réussite d’un «trois piques contrés».
CHAPITRE XII
TÊTES DE BOCHES
(5 avril 1916).
Le camp de Vöhrenbach était commandé par l’oberst Freiherr von Seckendorff, vieillard grognon que nous appelions Kœniggraetz, parce qu’il avait jadis combattu à Sadowa et parce que des prisonniers français ne seraient pas français s’ils ne coiffaient pas leurs geôliers d’un surnom. Le bonhomme en vit de toutes les couleurs. Son attitude dès le début trahissait le désir qu’il avait de vivre sans histoires. Malheureusement pour lui, nous n’étions pas décidés à jouer les chiens couchants, et Kœniggraetz ne goûta à peu près jamais la tranquillité qu’il souhaitait, s’il la souhaita. Écœuré de notre ingratitude autant que mû par son tempérament de hobereau soudard, il occupa ses journées à nous chercher des poux. Quand son imagination ne lui suggérait aucune tracasserie, il s’en prenait aux sentinelles du poste de police, hommes de la landstùrm, auxquels il avait toujours quelque chose à reprocher. Il hésitait quelquefois à nous injurier, et sa rage s’abattait alors sur le personnel du corps de garde qu’il pétrifiait dans une raideur d’automates dont nous nous amusions.
Freiherr von Seckendorff, dit Kœniggraetz, avait la manie des discours. Pour le moindre événement, il se présentait à nous au moment de l’appel du matin, et il nous haranguait. Chaque fois c’était la même comédie. Il commençait en français, d’une voix calme, presque aimable, cherchait ses mots, ne les trouvait pas toujours, et tout à coup, au tournant d’une phrase, excédé de fatigue et ne contenant plus ses impressions, se jetait tête basse dans les lourdes périodes allemandes. Sa voix montait, pleine de graillons, libérant toute une bile, dont nous avions de la peine à ne pas rire.
—Meine Herren... Meine Herren...
Le vieillard tonitruait, bafouillait, levait la canne, secouait la tête, et, pour finir, saisi d’une quinte de toux furieuse, il s’en allait en prenant le ciel à témoin de son impuissance.