Sortirait qui voudrait. Chaque jour, vingt-cinq prisonniers franchiraient la porte du camp, après avoir apposé leur signature au bas d’une feuille de papier. Seraient-ils accompagnés? Les prisonniers prétendaient ne pas l’être, puisqu’ils juraient de revenir. La kommandantur refusait, sous prétexte qu’elle avait charge de les garder et de les défendre contre les insultes de la population civile. Sans doute lui souvenait-il des brutalités de 1914. Elle proposa de désigner un officier allemand qui seul conduirait les promeneurs et les guiderait. On accepta, à condition que l’officier allemand serait sans armes. L’accord était conclu. Il y eut encore des tiraillements parce que la kommandantur exigeait que les Français s’engageassent, non seulement à ne pas s’enfuir, mais aussi à ne pas mettre à profit la promenade pour préparer une évasion: subtilité insidieuse, qui enchaînait à jamais tous les officiers qui auraient une fois signé le papier fatal, puisque le gouvernement allemand pourrait affirmer que les évadés avaient forfait à l’honneur en reconnaissant les abords et les environs du camp. C’est pourquoi les Français se divisèrent en deux groupes: ceux qui renonçaient à courir les risques des fourberies allemandes, et les autres, qui iraient en promenade.
Les autres étaient une centaine. Immédiatement, la kantine, toujours prévoyante, mit en vente un stock de cannes à l’usage des excursionnistes: piolets, bâtons ferrés, joncs à pommeau de luxe, et de vulgaires bouts de bois vernis de treize sous qu’elle n’hésita point à taxer trois marks soixante-quinze. Et elle n’en vendit pas loin d’une centaine.
Vingt-cinq officiers devaient sortir. A une heure de l’après-midi, on les rassembla devant le poste de police, on fit l’appel nominatif pour s’assurer qu’aucune supercherie n’avait été commise, on les compta une fois, deux fois, trois fois, on les rangea par quatre, on les compta de nouveau. L’officier allemand désigné pour ce service et le médecin du camp étaient en tête de la colonne. Le chef de poste et des hommes de garde surveillaient la porte afin que nul officier supplémentaire ne se faufilât parmi les privilégiés, et la caravane s’éloigna lentement. De nos fenêtres, nous la suivîmes longtemps des yeux. Nous étions quelques-uns à penser que nous n’en verrions pas une autre le lendemain.
Ce fut en effet un magnifique scandale, le lendemain matin seulement, lorsque l’officier de jour, en nous comptant lors de l’appel du matin, dans la cour, s’aperçut qu’un officier lui manquait. S’était-il trompé? Il nous compta une seconde fois. Nous étions rassemblés en trois groupes, chaque groupe sur cinq rangs de profondeur, en une sorte de carré sans quatrième côté. L’officier compta posément. Quelques sourires effleuraient des bouches.
Pâle, il demanda:
—Y a-t-il un malade?
Personne ne répondit.
L’autre perdit contenance:
—Il n’y a pas un monzieur qui est resté dans sa chambre? demanda-t-il de nouveau.
Pas un mot ne s’éleva de nos rangs.