Il s’imaginait peut-être que nous trahirions notre heureux camarade.

—Depuis quand?

Il insistait en brandissant sa canne.

Comme nous nous contentions de ricaner entre nous, pressés en désordre autour du vieillard exaspéré, il perdit dans sa colère le peu de français dont il disposait, et c’est en allemand qu’il nous couvrit d’invectives, prenant à témoin son bon vieux Gott de la fourberie de ces Français, pour finir par nous jeter cette insulte:

—Vous n’êtes pas des gens d’honneur.

Il croyait, étant de race félonne, que l’évasion s’était produite pendant la promenade, grâce à la complicité d’un officier qui aurait signé son engagement et cédé sa place ensuite au lieutenant Grampel, lequel n’avait rien signé. Il avait tant de confiance dans la discipline de ses hommes et l’organisation de son service de garde, qu’il ne pouvait pas admettre d’abord que le lieutenant Grampel fût sorti en surnombre, au moment du départ de la caravane, au nez et à la barbe de toute l’administration du camp réunie. Et, après nous avoir copieusement et bassement injuriés, il conclut:

—Il n’y aura plus de promenades.

La conclusion était naturelle. Nous l’attendions. Les promenades furent en effet supprimées, mais la kantine ne remboursa point les joncs, piolets et bâtons ferrés désormais sans emploi. C’était autant de gagné pour elle.

Cet incident, par la façon dont il s’acheva, prouve le peu de prix que les Allemands accordent à une parole d’honneur et la facilité avec laquelle ils imposent aux prisonniers des affronts plus cuisants que des gifles. Je citerai un autre exemple de cette lâcheté. Il m’est personnel. Chronologiquement, il n’a pas sa place ici, mais je ne pousserai pas plus loin la publication détaillée de mon journal de captivité. Désormais, je ne veux plus rapporter que les faits saillants d’où j’ai tiré des impressions vives et de précieux enseignements.

Dans le courant du mois de juin, nous étions en régime de représailles. Les douches se trouvaient supprimées. Malade, j’en avais besoin. Mais les ordres du ministère de la Guerre de Berlin étaient formels: l’infirmerie ne devait pas me soigner. Néanmoins, à la suite d’une réclamation que j’avais présentée au délégué de l’ambassade d’Espagne, lors de sa récente visite, la kommandantur avait décidé de m’envoyer, deux fois par semaine, à l’établissement de bains communal de Vöhrenbach. Elle exigeait de moi la promesse écrite et signée, chaque fois renouvelée, que je ne tenterais pas de fuir depuis le moment où je quitterais le camp jusqu’au moment où j’y rentrerais. En échange, elle me ferait accompagner par un soldat sans armes, guide plutôt que gardien. Le colonel B***, prisonnier de Verdun, qui était le plus ancien de nous tous et par conséquent notre seul chef, m’avait accordé l’autorisation de signer la promesse qu’on me demandait. J’acceptais les formalités fixées naguère pour les promenades.