Pendant que la France faisait la guerre à la va-comme-je-te-pousse, l’Allemagne faisait la guerre totale. Elle la faisait aux soldats du front et aux civils de l’intérieur. C’est un point acquis, qu’elle manœuvrait autant dans nos usines et dans nos champs par les écrits louches et les paroles suspectes que dans les tranchées par les canons et les gaz empoisonnés. Elle travaillait à détruire le moral des hommes et des femmes de l’arrière dans le temps où elle tuait et blessait les guerriers de l’avant. Terrible entreprise. Les prisonniers eux-mêmes servirent à l’Allemagne. En effet, pour ces questions de représailles, elle ne s’en tenait pas à des échanges directs de notes avec Paris. Elle faisait intervenir les victimes. Quand un camp était mis en représailles, tous les prisonniers avaient le droit d’écrire en France une lettre, souvent deux, et quelquefois trois, pour annoncer les tourments qu’on leur préparait et les motifs de ces punitions. En sorte que l’Allemagne atteignait un double but: elle obtenait des douceurs pour ses Fritz, et elle décourageait les familles françaises. Les familles tremblaient pour leurs prisonniers: chaque mois leur apportait de nouvelles transes. Le désir de la paix se glissait dans les esprits avec une insistance croissante. Rien de plus dangereux pour la France. Rien de plus précieux pour l’Allemagne. Et vous voyez que le régime des représailles, arme de guerre, sort des limites de nos camps, où nous supportions tout, pour prendre une importance qui dépasse nos ennuis personnels de prisonniers.
La Russie n’y allait pas par quatre chemins, et elle observait en face des menaces allemandes la seule attitude raisonnable. Elle ne s’occupait guère de ses prisonniers, je l’ai dit, mais, quand elle s’en occupait, elle s’en occupait bien. Un jour, l’Allemagne voulut inaugurer contre elle le système qui réussissait avec la France. Elle mit en représailles mille officiers russes et envoya la nouvelle à Pétrograd. Pétrograd répondit:
—Faites comme il vous plaira. De mon côté, à partir d’aujourd’hui, je modifie mes habitudes. Dorénavant, TOUS les officiers allemands que je détiens seront traités comme de simples soldats prisonniers. Je les logerai au milieu d’eux, dans les mêmes baraques. Ils seront astreints aux mêmes corvées. Je leur supprime toute la correspondance. Ils n’écriront plus, et ne recevront plus ni lettres, ni colis de victuailles. J’ai dit.
Trois jours plus tard, l’Allemagne renonçait à ses tracasseries et les représailles des Russes furent levées.
Pourquoi la France montrait-elle moins de fermeté que la Russie? Point d’interrogation que nous nous posions souvent. A l’heure actuelle, au moment où je mets de l’ordre dans mes souvenirs de captivité, le problème me semble simplifié. Ces effroyables affaires de trahison, qui ont marqué chez nous l’issue de la lutte, nous donnent la clef du mystère. Tant que l’Action Française a prêché dans le vide, tant que ce magnifique vieillard de Clémenceau qui lui, seul de toute la politicaille, s’est rajeuni quand la France entière se rajeunissait, ne s’est pas dressé pour réagir, la guerre ne finissait pas. Août 1917 est une date historique, comme septembre 1914. La Marne et Clémenceau ont sauvé la France et gagné la victoire. De l’une à l’autre de ces deux dates, la France a pataugé. On sait désormais pourquoi. Mais, en 1916, au plus beau du gâchis, nous ignorions, nous prisonniers en Allemagne, pourquoi nous étions des pantins entre les mains des hommes du kaiser. Peu importe, d’ailleurs, que le capitaine Bouchardon ait étudié ou non les agissements criminels de tant de jolis personnages par rapport aux prisonniers français. Notre conviction a trouvé enfin les coupables qui nous valurent un supplément de misère, et leur châtiment a balayé nos peines.
Je crois qu’il n’y a pas un seul officier français prisonnier qui n’ait connu le régime des représailles. Les uns après les autres, tous les camps d’Allemagne l’ont pratiqué. Seulement, le régime n’était pas le même partout. L’Allemagne dosait les représailles. Elle en jouait comme de son artillerie aux calibres divers. Il y eut des camps terribles, en Pologne par exemple, où des officiers, sans distinction de grade, d’âge ou de santé, furent livrés à eux-mêmes au milieu des bois et des marécages; où ils devaient tout faire sans aucun secours; où ils devaient se construire un refuge contre les intempéries; où ils ne recevaient plus de nouvelles de France; où ils étaient séparés du reste des vivants. Le camp de Vöhrenbach fut moins affreux. Les seules tortures qu’on nous y infligea étaient d’ordre moral. Désunis, nous aurions pu sombrer dans le découragement. Mais nous nous tenions par la main, je l’ai déjà dit, et toutes les mesures que l’on prit contre nous ne nous tirèrent que des éclats de rire et des chansons. C’est une réponse que les Allemands n’attendaient pas, et elle les exaspérait, parce qu’ils ne la comprenaient point.
Le 14 avril 1916, vers huit heures du soir, le chef de bataillon L*** réunit les officiers du premier étage dans la salle de gymnastique, et leur communiqua les ordres de la kommandantur. Les officiers allemands du camp de Saint-Angeau s’étaient plaints de n’avoir pas trouvé en France les marques de déférence et de sympathie qu’ils préjugeaient mériter. En conséquence, le gouvernement de Berlin décidait que le camp de Vöhrenbach serait brimé jusqu’au jour où les officiers allemands daigneraient reconnaître que le camp de Saint-Angeau était devenu tolérable. Berlin nous autorisait à écrire trois lettres en France pour signaler la situation qui nous était faite. C’était le chantage sans scrupule. Suivait l’énumération des mesures prescrites.
Des murmures couraient autour du commandant L***, qui n’arrivait plus à dominer le tumulte. Personne n’écoutait la longue liste des vexations qui nous menaçaient. Une espèce de fièvre s’emparait de nous. Enfin! l’Allemagne offrait une distraction à notre oisiveté; car nous ne doutions pas que les représailles ne dussent nous apporter un peu de mouvement.
La joie nous tenait.
—Où est ce Saint-Angeau?