Au milieu de l’effervescence générale, des évasions ajoutaient leur pittoresque. Un même soir, à la tombée de la nuit, trois officiers franchirent les clôtures. Comme par hasard, les lampes à arc refusèrent de s’allumer dans la cour. L’électricien cherchait en vain les causes de l’accident. On crut à une manœuvre d’un prisonnier. Toute la garnison de Vöhrenbach prit les armes et accourut au pas gymnastique. On craignait une mutinerie. On alluma des torches. On organisa des patrouilles. On doubla les sentinelles. Tout le monde était aux abois. La femme du censeur assistait à l’alerte. Des cris montaient:

Posten! Posten!

Posten!

Nuit superbe. A dix heures et demie, Barzinque s’aperçut que deux officiers manquaient. Il était fou de joie. Tout le camp respira. On s’attendait à une catastrophe, et il ne s’agissait que d’une évasion! La tragédie s’achevait en farce. Seul, le vieil oberst Freiherr von Seckendorff, dit Kœniggraetz, ne riait pas.

Le jour vint où l’on nous distribua les fameuses paillasses dont on nous menaçait depuis longtemps. Au lieu de paille, elles contenaient des copeaux, qu’on nomme là-bas Baùmwolle, ou laine de bois. Quel pays! Cela produisit de nouvelles réclamations: nous voulions de la paille, comme à Saint-Angeau. Mais on eût été bien gêné de nous en fournir.

Une espèce de rythme animait les représailles. On nous rendait ceci d’une main, pour nous prendre cela de l’autre. Ainsi, l’on nous permit de jouer au billard et d’user des agrès de gymnastique, mais on suspendit le paiement des mandats jusqu’à une date indéterminée. Le 5 juillet, on nous restitua les châlits, sans toutefois nous desserrer. Le 7, on nous annonça solennellement que les représailles pour la correspondance étaient levées et que, sous peu de temps, le camp de Vöhrenbach redeviendrait un camp ordinaire. Que s’était-il donc passé? Rien, hormis que les Français et les Anglais avaient attaqué sur la Somme, et l’offensive tournait mal pour l’Allemagne. La France s’était redressée après Verdun et donnait un coup de boutoir. L’Allemagne n’avait donc plus d’amis là-bas? Mais alors, la prudence conseillait peut-être de se montrer moins dur pour les prisonniers français? L’Allemagne voyait chaque jour ses hommes et ses officiers s’en aller vers les camps de France. Il était temps sans doute de lâcher un peu les brides. Éternelle politique des Boches! Quand la fortune leur souriait, ils se montraient impitoyables. Quand leurs affaires se brouillaient, ils s’humanisaient. Quel prisonnier n’a pas observé les effets de cette loi de la balance dans les camps en Allemagne?

L’offensive de la Somme amena la fin de nos représailles le 29 juillet. La vie normale allait recommencer à Vöhrenbach, sauf pour la musique et les douches, dont l’interdiction subsistait. Le 30, on réorganisa des promenades à l’extérieur. Décidément l’offensive des alliés était sérieuse. Hélas! nos espoirs s’effondrèrent. Le 9 août, on arrêta les promenades. Le 27, on nous signifia qu’à l’avenir nous ne pourrions plus sortir dans la cour après six heures du soir, comme à Saint-Angeau. Les Boches reprenaient du poil de la bête. L’offensive ne les inquiétait plus. Enfin, le 14 septembre, ils étalèrent de nouveau toute leur sereine cruauté, en nous infligeant la mesure la plus barbare de toutes: suppression totale des soins du dentiste, même dans les cas graves. L’ordre du ministre, en date du 5 septembre, disait textuellement: «Selbst in schweren Fällen». Après cela, on n’a plus qu’à tirer l’échelle.

Disons vrai: il y eut des représailles plus sombres que celles du camp de Vöhrenbach. Néanmoins, celles que j’ai essayé de décrire ici suffirent pour ébranler le système nerveux de plus d’un prisonnier. On ne vit pas impunément avec l’esprit toujours tendu contre un ennemi sournois qu’on veut dérouter et humilier. Tant que les mauvais jours durent, on se tient droit, on subit le choc, on fait tête, on riposte. Mais ensuite, quand la fièvre tombe, quand le calme renaît, quel écroulement sinistre! Des officiers y ont perdu la raison. D’autres y ont gagné des neurasthénies incurables. Tous y ont laissé un peu de leur force. Si c’est ce que l’Allemagne désirait, elle est arrivée à ses fins. Mais espérait-elle autant de succès, quand ceux de Vöhrenbach lui jetaient au nez leur:

Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!