Enfin, bon nombre d’officiers tiennent un journal de captivité en double ou en triple expédition, de crainte que l’une d’elles ne soit confisquée par les Boches trop curieux. On collectionne les ordres odieux, les mots significatifs, les anecdotes ridicules. Celui-ci inscrit ponctuellement sur un carnet les menus qu’on lui a servis depuis qu’il est en Allemagne; un autre enregistre le contenu des colis qu’il reçoit de France; un troisième possède tous les communiqués officiels, aussi bien ceux des empires centraux que ceux des puissances de l’entente, et l’on a souvent recours à lui pour trancher une discussion d’où l’on ne sortait pas.

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Les prisonniers ont le droit de s’abonner à des gazettes dont la kommandantur autorise la lecture. On s’arrange pour que, dans une même chambre, on ait des feuilles différentes, afin de pouvoir confronter les nouvelles, et tel s’abonne pour un mois à la Frankfùrter Zeitùng ou à la Koelnische Zeitùng, terrible aux Français, et tel choisit le Lokal Anzeiger de Berlin, qui est un organe officieux, ou la Neùe Freie Presse de Vienne, tandis que tel enfin préfère Der Bùnd de Berne. On ne peut pas lire tous les journaux allemands: le Vorwaerts, par exemple, et les cahiers où pérore Maximilien Harden nous sont interdits. En revanche, certaines feuilles suisses, telles que le Bùnd ou le Berner Tagblatt, sont permises. Inutile, j’imagine, d’insinuer que ces journaux sont pour nous d’une neutralité suspecte. Et la preuve en est qu’on me refusa à Vöhrenbach un abonnement aux Basler Nachrichten, qui ne paraissaient pas assez neutres sans doute à monsieur le Censeur. Car il y a des neutralités que l’Allemagne n’admet pas: celle du Journal de Genève ou de la Gazette de Lauzanne n’entrait pas plus dans nos camps que la partialité de l’Action Française ou du Figaro.

Cependant, l’Allemagne ne nous condamnait pas à ne lire que des journaux de langue allemande. Je dis: de langue, car c’est tout ce que n’avaient pas d’allemand la Gazette des Ardennes, le Petit Bruxellois, et le Continental Times. Les Français et les Anglais pouvaient tous comprendre la lettre, sinon l’esprit de ces horribles papiers. La Gazette des Ardennes, la plus notoire, était une arme aussi dangereuse que les gaz asphyxiants. Elle attaquait le moral des populations envahies et des camps de prisonniers. On ne songe pas sans angoisse au désespoir qui a dû frapper les esprits faibles et livrés à eux-mêmes, quand on leur prouvait que tout allait en France et chez les alliés comme dans le pire des mondes. Pour quiconque ne savait pas lire, les articles étaient bien écrits. Pas un numéro de la Gazette des Ardennes ne paraissait sans contenir des «morceaux choisis» de Clémenceau ou de Gustave Hervé. Admirez le système: on découpe, dans un éditorial quelconque, un ou deux paragraphes où se font jour des restrictions, ou des protestations, ou des plaintes sur les affaires et leur conduite et leurs conducteurs, et le tour est joué. Le lecteur accuse Clémenceau de trahison et pleure sur les destinées de la France, sans songer que, dégagé du contexte qui l’éclairait ou l’excusait, le paragraphe immonde ne signifie peut-être plus ce que l’auteur voulait qu’il signifiât. En outre, il serait nécessaire de comparer les originaux et les reproductions, car rien ne prouve que la Gazette des Ardennes n’ait jamais publié de faux clémenceaux ou des hervés de commande. A Vöhrenbach, on s’amusait des turlupinades de la Gazette des Ardennes. On n’était dupe ni des lamentations «d’un bon Français», ni de l’apitoiement sans signature d’un Boche sur les malheurs de la France livrée aux Anglais. Mais quand la kommandantur nous demandait de lui remettre nos vieux journaux pour que les soldats français eussent quelque chose à lire dans leurs camps de misère, elle prêchait dans le vide.

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Tous les soirs, vers cinq heures, on nous affichait le communiqué boche sur le mur du poste de police. C’était un des moments de la journée les plus importants. On se groupait autour du papier officiel. Un capitaine traduisait à haute voix pour tous ses camarades. Mais on lui réclamait souvent le texte exact, qui nous intéressait en particulier aux jours de nos offensives. Le communiqué boche réalisait alors des prodiges d’expressions, et il exécutait, suivant les circonstances, une admirable gymnastique de phrases, de périphrases et de litotes charmantes. Avec un peu d’habitude, sans être très fort en allemand, on se rendait compte de la valeur de nos succès, rien que par les circonlocutions dont l’état-major de Berlin enconfiturait ses échecs. Le vocabulaire de la défaite était d’une richesse inouïe. Quels poètes que ces Allemands! Et d’abord, qu’on le sache, les vaillantes troupes du kaiser avaient toujours repoussé l’ennemi. A y regarder de près, c’était vrai, car le communiqué ne disait pas si l’ennemi avait été repoussé sur sa ligne de départ ou après avoir enfoncé le front allemand sur dix kilomètres de profondeur. D’ailleurs on repoussait l’ennemi de tant de façons! On l’avait contenu, ou arrêté, ou chassé, ou refoulé; ou bien, on s’était retiré devant lui, à moins qu’on n’eût évacué la position planmässig, conformément au plan fixé. Au fond, les Allemands ne faisaient que ce qu’ils voulaient, et l’échec de Verdun était conforme au plan, et conformes au plan aussi les pertes de la Somme. Avec des principes pareils, on n’est jamais vaincu. Le communiqué boche nous offrit souvent des joies insoupçonnables.

Les murs de la plupart de nos chambres étaient tendus de cartes, et de bonnes cartes, vendues à la kantine. Tous les fronts, nous les avions, même celui de Mésopotamie, à une échelle sérieuse. Le front français tenait en cinq feuilles au 1/100.000ᵉ, tirées pendant la guerre d’après notre carte au 1/80.000ᵉ. Le front russe, au 1/250.000ᵉ, allait du plafond jusqu’à un mètre du sol. Des ficelles, retenues par des épingles, suivaient les variations de la ligne. Dans une chambre, les gains réalisés au cours de la bataille de la Somme étaient peints de couleurs différentes pour qu’on pût juger des progrès de chaque mois. A côté de ce tableau de victoire, on avait affiché froidement la carte des environs de Vöhrenbach et de la frontière suisse. Elle était trop apparente pour que la Kommandantur s’avisât de la chercher à cette place. Malheureusement, un jour, Sabre de Bois, dit Barzinque, visitant la chambre, s’arrêta devant le point faible. Mais un lieutenant s’empressa de le renseigner:

—C’est le front de la Somme, monsieur. Voyez-vous? Toute cette partie en jaune, c’est l’avance des Français pendant le mois de juillet. Cette tranche bleue, c’est la portion conquise par les Anglais en août. La zone rouge.....

—Oui, oui, répondit lentement Barzinque.

Et il s’en alla sans insister.