Chez nous, vous savez comment on pratique ce jeu si amusant. Nous sommes trois petits garçons et une petite fille. La petite fille, c’est l’infirmière. Jacques se coiffe du bicorne de général. Paul devient son officier d’ordonnance, et Pierre fait le cheval, parce qu’il est plus jeune. Et, tout de suite, le désordre éclate. L’infirmière prétend que le général est blessé, même avant la bataille, et le général se laisse dorloter. Pendant ce temps, Pierre jette sa bride et se transforme en artilleur, et l’officier d’ordonnance, abandonnant son poste, passe dans l’aviation. Notre grand Poulbot a pour toujours fixé de ces scènes qui vous désarment. Mais qu’aurait-il extrait des jeux de Vöhrenbach?
A Vöhrenbach, les jours de congé, une troupe sort du village. Ils sont cinquante, ou quatre-vingts, ou cent. Ils marchent par quatre, au pas, bien alignés. Ils ont des fusils. Un chef les guide. Ils chantent la Wacht am Rhein, et ce n’est pas une chanson pour rire; c’est un chœur à deux voix, parfaitement mené. Ils s’avancent vers le camp des prisonniers. Je les regarde. Ces gosses m’inquiètent. Ils longent les fils de fer. Soudain, des commandements. La formation se dilue. Des colonnes par un se meuvent. Les gosses vont à l’assaut du bois de sapins qui couronne la colline. Ils tirent des coups de fusil. Un clairon sonne la charge. Les petites colonnes s’étendent en lignes de tirailleurs. Est-ce possible? Je rêve sans doute. Ces gosses... Le plus âgé n’a pas douze ans. Chez nous...
Des camarades sont à côté de moi. Ils regardaient eux aussi et tous se demandaient s’ils ne rêvaient pas. Et nous ne disions rien, rien, rien.
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De temps à autre, la kommandantur nous offrait la comédie. Sans le vouloir, bien entendu. Elle avait tellement la hantise de l’évasion, qu’elle en soupçonnait vingt projets à la fois. Monsieur le Censeur a-t-il lu une lettre qui ne lui a pas semblé très catholique? Sabre de Bois a-t-il vu, par le trou de la serrure, des préparatifs inquiétants? Le médecin juif a-t-il recueilli des bribes de conversation? En toute hâte, le Freiherr von Seckendorff s’alarme et il ordonne que des fouilles soient faites.
Un officier entre dans la chambre.
—Monsieur X***?
—Le commandant du camp m’a dit de visiter vos bagages.
—Visitez-les.