Dure leçon que me donnait là cette jeune fille de belle race. Dure leçon, après le désarroi qui m’avait chassé de Paris. Dure leçon pour moi, qui n’avais pas eu la force de résister à mon penchant. Dure leçon, qui élargissait mon désarroi. Où me tourner ? A quoi me résoudre ? Avais-je offensé Michelle ? Je ne comprenais pas que, si elle avait baissé les paupières, elle ne les baissait que pour résister peut-être à mon regard navré. Je n’ai compris que plus tard. J’ai toujours tout compris plus tard. Sur le moment, j’étais désorienté. Je regagnai mon Guéthary à pied, par la route nationale. Il ne me restait qu’une solution : quitter le Pays Basque comme j’avais quitté Paris. Il m’était impossible de vivre si près de Michelle, que j’aimais, j’en étais enfin certain, trop certain, et qui ne m’aimait pas. Rentrer à Paris pour obliger ma mère à des mensonges et en souffrir ? Il ne me restait qu’une solution : quitter le Pays Basque comme j’avais quitté Paris, et rentrer dans ma nouvelle famille, — mon régiment, ma batterie, ma pièce, — sans attendre l’échéance de mon congé. Là-bas, au front, sur la ligne de feu, au milieu de mes camarades, je trouverais cette distraction dont Michelle ne voulait pas. Comme elle, et suivant sa leçon, sa dure leçon, j’accomplirais ma tâche d’homme, je servirais. Ainsi, peut-être, oublierais-je. Peut-être. Ma vieille Joséphine en gémit aussitôt. C’était de la folie, disait-elle. Peut-être. Je la laissai gémir et me rendis au bureau de poste. Par télégramme, j’avisai Michelle que je partirais le lendemain soir pour le front. Espérais-je la toucher mieux ? Espérais-je qu’elle viendrait, le lendemain, visiter cette maison qu’elle avait refusé de visiter ? Elle vint, en effet, le lendemain, à trois heures, sonner à la porte de mon jardin. Elle ne venait que pour cinq minutes, afin de me féliciter et me remettre une médaille de saint Christophe. Trop bref enchantement ! Nous nous séparâmes dans le vestibule. Elle détournait la tête, comme pour me dérober le secret de son regard. Sa voix était mal assurée, et sa main cherchait à ne pas s’attarder dans la mienne. La même scène a eu lieu, la semaine dernière, dans le même vestibule, entre les mêmes personnages, quand Michelle est partie. Mais, en 1915, c’était moi qui partais, et j’avais pu voir tout de la scène, et voir, voir que Michelle ne repoussait peut-être pas à jamais mon amour.

XLIII

J’ai connu un soldat, un réserviste de trente-deux ans, qui, à l’issue d’une permission malheureuse, rejoignit son escouade sans tristesse et, le soir même, volontaire pour une patrouille d’audace, tomba entre les deux réseaux de fils de fer. Des camarades ramenèrent son cadavre. De la poche de sa capote, on tira une lettre d’adieu à sa femme infidèle. Ce fut une des premières nouvelles que j’appris, lorsque j’eus rejoint mon régiment en Artois, au point où je l’avais laissé, près de Neuville-Saint-Vaast, dans le chemin des Pylônes. L’homme, un fantassin, était célèbre chez les artilleurs pour sa gaieté, ses bons mots, et son goût de la vie. Débrouillard, il errait sans emploi fixe au milieu de la brigade. En rentrant de permission, il se jeta vers la mort. Je ne rentrais pas sans tristesse, moi, avant d’avoir achevé mon congé de convalescence. Je ne m’étais pas arrêté à Paris, pour échapper aux reproches de ma mère. Et quelle promesse emportais-je de Michelle ? N’avais-je pas tort de lui prêter quelque regret au moment de notre séparation ? N’était-il pas probable qu’elle prît le même air de circonstance à l’égard de chacun de ses blessés repartant pour le front ? Et je songeais que je rentrais à ma batterie après avoir tout perdu : l’espérance d’une Michelle aimée qui m’échappait, et, d’autre part, ce que je ne peux pas écrire. Étais-je découragé ? Michelle l’avait prédit : je ramenais au feu un homme neuf, qu’un peu d’expérience mûrissait. J’étais fatigué. J’aurais voulu dormir. Je dus satisfaire la curiosité de mes camarades, qui réclamaient des récits et des récits. Eux, de leur côté, me donnaient, au hasard d’une conversation sans règle, les nouvelles capables de m’intéresser. Ils avaient subi, le jeudi précédent, un bombardement à obus lacrymogènes. L’adjudant de la 4e batterie avait été tué : notre chef y était promu adjudant. Étrange soirée trop mémorable, où je me réintégrais dans mon rôle de soldat parmi tant de soldats !

Mais un appel brusque nous arracha de nos gourbis :

— Alerte ! L’infanterie demande le barrage.

Je courus à ma pièce avec les autres ; mon siège de pointeur était occupé, je servis de pourvoyeur. Les canons tonnèrent, incendiant la nuit. Tout le secteur aussitôt s’emplit de vacarme, et le ciel, au-dessus de la ligne, de fusées. Les Allemands répondirent. Une rafale de 105 s’abattit à cent mètres de ma batterie. Nous tirions sans compter. Les douilles, éjectées des culasses, sonnaient derrière nous. Soudain, une lueur immense jaillit sur moi avec un fracas effroyable : je tombais, assommé. Depuis lors, je n’ai plus jamais rien vu.

XLIV

Il est peut-être bon que les événements se précipitent, et que le malheur frappe les hommes sans leur donner le temps de réfléchir entre deux mauvais coups du sort. On descend ainsi d’un trait jusqu’au fond de sa peine, on la mesure, et rien ne peut plus accabler désormais la victime. Une chute lente doit défaire davantage les forces vives d’une âme. Je fus frappé, quant à moi, sans avoir le temps de respirer. Quand l’orage s’apaisa, — et c’est une lamentable vérité que tout orage se dissipe ou s’apaise, — je n’eus qu’à prendre conscience des ruines qu’il avait rapidement accumulées. Le bilan, il m’était facile de l’établir. Qui lirait ce cahier croirait, dès maintenant, que je vais déplorer l’accident malheureux qui me rendit aveugle. Hélas ! ma blessure fut plus profonde. Perdre la vue ne m’eût été que de peu, si je n’avais point perdu ma mère. Mais comment écrire cela sans laisser supposer qu’il y a de l’amertume dans ce que je veux dire ? Si je répète que je ne reproche rien à ma chère maman, je ne cherche pas à me convaincre qu’en effet je ne lui reproche rien. Faut-il, faut-il lui trouver une excuse ? J’incriminerais seulement cette longue absence que m’avaient imposée et le service militaire obligatoire et la guerre qui éclata lorsque j’allais être libéré. C’est la part de l’inévitable. Si ma mère s’est peu à peu détachée de moi, même à son insu, ne me suis-je pas simultanément séparé d’elle ? Je me suis mûri loin d’elle. Elle m’écrivait, certes, et des lettres toujours pleines de tendresse, et je lui en écrivais aussi ; mais comme elle est chétive, la tendresse que ne soutient pas le son de la voix on le regard des yeux ! Et puis, la mort de mon père avait tout mis en question. Ce fut le point capital. Je n’étais pas près de ma mère au moment dangereux. Et enfin, qui sait si, même près d’elle, j’aurais rien empêché ? Et qui me prouvera que, même sans la guerre, ce qui fut n’aurait pas été ?

XLV

Je ne déchirerai pas la page que je viens d’écrire. J’y joindrai plutôt l’aveu que je me fais de ma culpabilité. Il serait trop injuste d’accuser tout et de ne pas reconnaître que je fus du moins imprudent. J’avais regagné le front, avant la fin de mon congé de convalescence, sans la permission des autorités militaires, et sans m’arrêter à Paris : une espèce de rancune m’animait ; j’emportais dans ma poche, cependant, à l’adresse de ma mère, une enveloppe préparée, où, ne précisant rien, j’avais enfermé quelques phrases de tendresse déférente et des allusions à mon chagrin de ne plus pouvoir vivre dans une oisiveté que je préférais nommer solitude. Et j’avais souligné le mot solitude. Je désirais qu’elle comprît ce que je comprenais moi-même et que je l’appelais à mon secours sans pourtant rien exiger, puisque je regagnais le front. Appel maladroit, je le sais maintenant. Je l’ai deviné pendant ce voyage lugubre qui s’achèverait dans une gare bombardée. Je l’envoyai, néanmoins. Mon premier geste, en sautant du wagon, fut de jeter à la boîte l’enveloppe qui ne pesait pas lourd entre mes doigts. Il était cinq heures du soir. Deux avions dansaient, au-dessus de la gare, dans un ciel clair où les nuages minuscules et ronds étaient créés par l’éclatement des obus d’une batterie inutile. Six heures plus tard, au milieu de ma batterie à moi, la meilleure de toutes, je m’effondrais, blessé comme je l’ai dit, au cours d’un tir de barrage endiablé dont le fracas me demeure dans les oreilles. Ma lettre à l’adresse de ma mère n’était peut-être pas encore levée de la boîte où je l’avais jetée. Quand elle arriva — le lendemain, ou le surlendemain ? — à destination, rue Jouffroy, ma mère ne savait rien de ma nouvelle blessure. Quand m’arriva la réponse, à Bordeaux, après dix jours de promenades, ma mère n’en savait probablement pas davantage, ni que je ne lirais pas moi-même cette réponse. Une infirmière me la lut. Elle avait commencé à mi-voix, celle finit à voix basse, tout près de moi. Je ne bougeais pas. Elle me posa sur chaque joue un baiser maternel.