Un fils ne fait pas un tel aveu sans émotion : ma mère était jolie. Faut-il en dire davantage pour l’excuser ? Mais ai-je besoin d’excuser ma mère ? On pourrait lui prêter des faiblesses qu’elle n’eut pas, peut-être des coquetteries, voire des légèretés. On la trahirait. Et quant à moi, comment n’aurait-on pas le droit de me juger ? Car j’aimai ma mère, dès l’enfance, avec une tendresse totale et, de son côté, elle me couvait ardemment. J’ai connu depuis qu’il y a des femmes dont il est juste de relever qu’elles sont plutôt mères qu’épouses. D’autres se montrent différentes et semblent porter partout le regret d’avoir un enfant qui exige sa part d’affection. Ma mère, elle, ne m’a jamais compté les caresses. Je les recevais comme la chose la plus naturelle du monde, mais sans égoïsme, sinon sans quiétude. De mon père, je n’eus pas à être jaloux ; de quoi je pus conclure, quand je devins capable d’observer, qu’il n’avait pas su rendre ma mère heureuse. Mais, à mesure que je grandissais, je sentais — les enfants ont de ces intuitions — que ma tendresse ne suffirait peut-être pas toujours à me valoir en retour celle de ma mère. J’aurais préféré que mon père eût pour elle plus d’attentions, moins d’indifférence apparente, qu’il se libérât un peu d’une dignité perpétuelle qui nous glaçait, ma mère et moi, et qui, peut-être aussi, n’était qu’empruntée. Tant d’hommes craignent de se diminuer, s’ils n’ont pas, même en famille, un air de réserve qui impose ! Peut-être. J’ai maintes restrictions à glisser sans cesse dans tout ce que je dis. Qui oserait affirmer ou nier en de semblables matières ? La vérité n’est pas d’une seule pièce. Mille nuances lui donnent un visage plus humain. Je ne voudrais rien reprocher à mon père ; mais peut-être n’est-ce pas ma faute, si je n’ai pas su lui garder un souvenir moins tiède. Longtemps je lui ai tenu rancune de n’avoir pas rendu ma mère heureuse. Ma rancune s’est apaisée. Tout s’apaise. De loin, je souris à ces jours de mon adolescence où j’étais en secret si content d’occuper seul le cœur de ma mère.

VIII

De mon premier séjour en Pays Basque, il me souvient comme d’hier. Après le printemps de Pau, — printemps d’internat, printemps déprimant, — l’été de Guéthary fut magnifique ; soleil sur l’océan assoupi dont les marins redoutent les réveils, nuages hauts et paresseux que soudain chasse le vent de l’orage imprévu, pluies bruyantes et brèves sous lesquelles les routes, blanches de poussière, se couvrent d’une boue qu’une heure de soleil retransforme en poussière, et là-bas, au delà de l’église rustique, l’horizon dentelé de montagnes bleues qui, aux heures moins chaudes, attiraient nos promenades, ce sont des bouffées de chaleur tempérée, de lumière douce, de parfums sains, qui me remontent à la mémoire. L’ombre même, si rare, au pied des platanes bas, avait une saveur que je n’ai pas trouvée en d’autres lieux. Près de la route d’Espagne, un sandalier, à cheval sur le banc de son établi, façonnait en chantant les semelles de tresse. J’entends encore le son étouffé du poing frappant la semelle sur la planche luisante, et la mélopée que l’homme chantait, chanson triste dont s’égayait le travail. Il paraît qu’on ne voit plus de sandalier près de la route d’Espagne, où trop de puissantes voitures se succèdent à présent intarissablement sans soulever de poussière. Mais il me plaît d’en douter. Le dimanche, du moins, les petites Basquaises, demeurées coquettes, — et la plupart ont gardé leurs cheveux longs, — continuent d’aller à la messe, nu-tête sous la mantille noire. Elles y chantent toujours avec la même ferveur des cantiques incompréhensibles qui étonnent l’étranger, et que je chante aussi, par bribes, sans comprendre. Chansons, cantiques, incantations du Pays Basque, le plus fidèle de tous les pays à ses coutumes, simplement le plus fidèle ! Si peu de choses y ont changé depuis vingt ans ! Moi-même, qui ne vois plus, je le reconnais et je m’y reconnais. C’est là que ma mère m’avait appris à aimer.

IX

A Guéthary, nous menions une vie assez retirée. Le plus souvent, ma mère restait à la maison quand j’allais sur la plage, où je retrouvais, pour le bain et les vides bavardages de l’adolescence, quelques camarades, filles ou garçons. La côte, ici, est difficile, en effet. Les sentiers par où l’on descend à l’océan sont abrupts. A les remonter en plein mois de juillet, ma mère ne goûtait qu’un plaisir contestable. Elle préférait m’attendre au jardin, parmi les buissons d’hortensias aux fleurs énormes et les rosiers qui, après leur prodigieuse générosité de mai et de juin, se préparaient à éblouir septembre. Comme elle avait les joues fraîches, à mon retour, sous mes baisers ! Comme elle quittait gracieusement son livre ou sa broderie pour me regarder et m’écouter ! Dans ces minutes du retour où je lui contais les minimes incidents de la matinée, elle était toute à moi et je m’en réjouissais. Vais-je en laisser déduire qu’à d’autres moments elle m’échappât ? Non point. Il nous arrivait certes, quelquefois, d’abandonner notre bonne retraite de Guéthary pour passer l’après-midi à Saint-Jean-de-Luz, car ma mère ne détestait pas les distractions, et à Guéthary nous n’avions pas de casino. On ne dansait pas tous les jours, ni partout, en ce temps-là, comme on a dansé depuis le 11 novembre 1918. Une fête de danse organisée par un casino prenait vraiment allure de fête, et les jeunes gens n’affectaient pas de s’y amuser : ils s’y amusaient. En de telles occasions, ma mère ne manquait presque jamais de me dire :

— Allons à Saint-Jean-de-Luz, mon petit.

Je m’empresse d’ajouter que c’était moi qui dansais, quand elle insistait, mais non pas elle. A cette époque déjà si lointaine, une mère ne se donnait pas en spectacle à son fils, ce qui ne signifie pas qu’ils s’ennuyaient ensemble. Mais je dois avouer que la mienne, qui ne recherchait aucun hommage, était assez souvent sollicitée, et en tout cas évidemment admirée. Et cela me semblait insupportable ; de quoi je démêlais mal les raisons.

X

J’ai relu les pages que je viens d’écrire. Si je les publiais, on me reprocherait d’avoir dit, d’abord, que le Guéthary d’autrefois ne ressemblait pas au Guéthary de 1927 et, plus loin, que peu de choses ont changé depuis vingt ans au Pays Basque. Mais je ne fais pas œuvre d’écrivain, et, d’autre part, la contradiction qu’on me reprocherait n’en est pas une. Pour qui connaît le Pays Basque, les apparences ont pu s’y modifier, tout s’est conservé à peu près intact quant au fond. Qu’importent ces cent maisons neuves qui jouent à la borde là où, jadis, on ne comptait que dix villas et deux masures ? A-t-on donné au ciel une autre couleur, à la terre un autre parfum, aux vrais Basques une autre âme ? Ainsi de moi-même, qui ne peux pas juger de ces modifications qu’en apparence le pays a subies. Le souvenir que j’ai de jadis n’a subi, lui, aucun changement. Si je m’interroge sur moi-même, je constate que je suis encore l’homme que j’étais déjà, grâce à ma mère, aux jours de mon adolescence. Sans doute, je me suis enrichi, au moral, au spirituel ; j’ai éprouvé des sentiments plus aigus, des joies et des chagrins moins simples parce que j’apprenais avec le temps, à en avoir conscience. Mais quant au fond, je suis demeuré intact. La guerre, qui a tout bouleversé, j’ignore ce qu’elle eût fait de moi, si elle ne m’avait pas fermé les yeux, à jamais je le crains. Elle m’a seulement poussé davantage dans le sens où j’allais. Ma blessure y aida. Et puis, j’avais rencontré Michelle sur mon chemin. Quand elle fut enfin ma femme, elle fut ma femme comme ma mère avait été ma mère : je les aimai toutes deux avec une fureur égale, sinon pareille. Je dis bien fureur, mais la fureur n’était qu’en moi, je n’en laissai jamais rien éclater au dehors, et ni ma mère ni ma femme n’ont jamais su ce que je cachais. C’est peut-être la cause du drame qui s’achève à cette heure.

XI