Les hommes de ma génération affectent un goût marqué pour la musique. Ceux qui sont passés par les grandes écoles en sont férus. Il n’y a plus guère d’élève de Polytechnique ou de Normale qui ne ferme des yeux dévots en écoutant un Nocturne de Chopin. C’est une manie que l’on croit élégante et qui m’exaspère. La musique, oui, je l’aime, mais non à ce point. Il me plaît de m’y distraire, non de m’y abîmer.
—Je vous fais fuir? me cria le mari, comme je me levais.
Je n’étais pas si grossier. Aussi bien, le mari tenait le piano de façon fort modeste et fort agréable. Je changeais seulement de fauteuil parce que, placés ainsi que nous l’étions, je craignais que le beau-frère ne remarquât le regard attentif que mon amie commençait à poser sur moi.
Mon amie fut, en effet, à partir de ce soir-là, d’une imprudence qui ne manqua pas de m’inquiéter. Rêveuse en compagnie, elle entrait dans mon atelier et dans ma chambre plusieurs fois par jour sous les prétextes les plus futiles. Je devais chaque fois modérer ses élans. Il y avait une espèce de fièvre dans l’amour qu’elle me donnait.
Un matin que je me promenais au jardin, elle me rejoignit. Nous gagnâmes le parc, et la clairière de ma future fontaine. Elle me parla de mes projets. Elle approuva.
—Tu m’aimes? dit-elle.
Elle se pressait contre moi.
—Si, dit-elle, tout de suite.
—Ici? tu es folle.
—Oui, de toi.