SÉDUIRE, c’est attirer à soi. Mon amie était séduisante. Elle me posséda. On en a des preuves par tout ce que j’ai rapporté déjà d’infime, de quotidien.

On m’accusera, il se peut, de manquer de caractère. Je l’aimais. Avec un peu de lâcheté, je ne le nie pas. Avec faiblesse plutôt. J’aurais voulu qu’elle fût à moi, qu’elle fût mienne, et non pas uniquement de présence, comme elle était, ou comme je me plaisais à croire qu’elle était à son mari. Ce que je souhaitais d’elle, pour le dire sans recherche, c’était son cœur, son esprit, sa pensée, comment dit-on? ce qu’on n’est jamais assuré de tenir de personne. J’aurais voulu qu’elle se sentît en sécurité près de moi, qu’il n’y eût rien de secret en elle à mon égard, que j’eusse au moins cette consolation et cet orgueil de songer que, faute de la posséder entièrement, je possédais ce que nulle volonté ne pouvait lui enlever: sa confiance. Me flatterai-je de l’avoir eue? On douterait. J’ai douté. Mais je n’ose pas affirmer aujourd’hui que je doute encore.

Dans de telles dispositions, et ne soupçonnant pas de coquetterie celle que j’aimais, je ne pouvais que souffrir en pénétrant peu à peu dans l’intimité de sa vie journalière où mes droits étaient minces. Je n’avais que ceux qu’elle consentait à me donner. En fait c’était peut-être beaucoup, sauf pour moi. Que de froissements je prévoyais! Et j’eus conscience que je m’étais embarqué sur une mer d’écueils. J’aimais, hélas, de telle sorte que le moindre heurt devait me blesser. Mon amie en eut-elle jamais conscience? Elle était jeune. A son âge, on hasarde son bonheur pour moins qu’une gerbe de roses. Je ne désire pas lui chercher d’autre excuse.

Comme nous étions convenus de ne nous rencontrer que trois jours après ce fâcheux déjeuner où j’avais appris qu’elle courait les bals sans me l’avoir jamais avoué, on supposera que je reçus le soir même, ou le lendemain matin, un billet de protestations. Une phrase m’eût convaincu. Mon amie me connaissait assez pour n’avoir rien à craindre d’un homme qui ne désirait que de se laisser convaincre. Ne m’eût-elle écrit que: «Ne te torture pas, je t’aime», j’aurais été consolé. Il n’en fut rien.

Elle parut surprise du reproche que je lui en fis dès qu’elle m’arriva, trois longues journées de silence écoulées.

—Voilà comme tu m’accueilles? dit-elle. Après trois jours d’absence, après trois jours où je n’aspirai qu’à celui-ci, voilà les yeux que je trouve, et ce baiser de glace sur mes mains!

Ses yeux avaient soudain changé d’expression. Fébrilement elle ôtait ses gants, son chapeau, et s’asseyait dans le fauteuil du coin de la cheminée, qui était le sien.

—Parle, dit-elle, qu’y a-t-il donc? Je ne t’ai pas écrit, mais tu ne m’avais pas demandé de t’écrire.

—C’est vrai, mais je croyais que tu m’aurais écrit.

—Un caprice? fit-elle en souriant.