Accablé, il se trouvait démuni dans cette situation qu’il n’avait pas prévue. Le rêve continuel de vingt années de sa vie s’effondrait, comme une cagna de terre battue, construite par des mains patientes, s’effondre sous une pluie d’orage. Ainsi un camarade du père Trébuc, jadis, à Brest, sergent-major près d’être promu adjudant, avait, pour une erreur d’un soir d’ivresse, saboulé le profit de quatorze ans de service irréprochable, et vu disparaître de son livret militaire, par un seul trait de plume, tous ses galons, successivement conquis. Le père Trébuc se souvenait très bien de la détresse de son camarade.
—Comment qu’il s’appelait déjà? se demanda-t-il.
Il chercha.
—Ah! oui: Lelufre.
Pouvait-il oublier le nom de celui qui avait été son ancien?
Dans le square des Batignolles où le père Trébuc, tête basse, fatiguait sa douleur en marchant plus vite que d’habitude, les enfants s’ébattaient au bon soleil de l’après-midi. D’ordinaire, le père Trébuc prenait plaisir à contempler leurs jeux. Il flânait volontiers, d’un air paternel, au milieu de leurs bandes joyeuses. D’ordinaire, d’habitude, oui, quand n’était pas encore arrivé ce qui venait d’arriver. Mais à présent, mais désormais?
Cette joie des gosses de son square, ce soleil d’un printemps narquois, ces visages satisfaits des mamans orgueilleuses qui négligeaient leurs broderies ou leurs rapetassages pour suivre du regard le fils ou la fille qui joue, ou pour rêver à cause du printemps, tout cela qui d’ordinaire enchantait le père Trébuc, tout cela le blessait.
Quelquefois, un gamin en courant se heurtait à lui.
—Pardon, grand-père! disait l’enfant.
Comme s’il se sentait indigne, ou comme s’il croyait que tous les yeux étaient vers lui tournés, le père Trébuc écartait l’enfant et passait, et continuait sa promenade sans but.