—Tant mieux!
Et il commençait une vigoureuse apologie pour le mauvais temps qui vengeait les pauvres,—et il disait quelquefois: les prolétaires, car il aimait les mots emphatiques dont le sens est obscur,—et il jubilait parce qu’il y a une justice ici-bas et qu’à la campagne et au bord de la mer où ne vont pas les pauvres, dans leurs villas, leurs châteaux et leurs palaces, les riches pouvaient constater que leur argent ne leur permet pas tout.
—Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule.
Il voyait qu’on l’écoutait. Il se rappelait qu’autrefois aussi on l’écoutait, autrefois, avant 1914, quand il racontait ses campagnes, décrivait les mœurs des Chinois, ou parlait de la reine Ranavalo et du colonel Gallieni. La guerre, en éclipsant ses guerres, lui avait enlevé son prestige. Longtemps, il s’était tu, gardant pour lui ses souvenirs, par discrétion, par convenance. Et voilà que derechef on l’écoutait quand il se mettait à parler. On faisait cercle autour de lui. Et il prenait là une petite revanche, sans plus s’inquiéter ni de convenance ni de discrétion.
—Sacré père Trébuc! disait-on en souriant.
XLVIII
LE mauvais temps ramena maints Parisiens plus tôt que de coutume. Le père Trébuc les regardait revenir, et débarquer de leurs taxis ou de leurs omnibus de gare, avec un air de commisération goguenarde qu’il n’aurait jamais eu l’année précédente.
Dès le début de septembre, deux de ses locataires revinrent: les Mujol, ce couple peu sympathique dont le misérable Rodolphe Jaulet avait été le pensionnaire, et les Versu, autre couple de vieillards peu sympathiques, assez distants, et sur qui l’on ne glosait du reste pas dans le quartier.
Monsieur Daix aussi revint, avec son attitude réservée qui ne trompait pas le père Trébuc.
—Il n’a pas de quoi être si fier! songeait le père Trébuc. Sa médaille! Sa médaille! Il l’a eue parce qu’il a perdu son bras. Ça ne prouve pas qu’il était un héros. Il y en a qui ont été blessés, mutilés, et décorés de la médaille militaire, en fichant le camp au cours d’une attaque. Potonnot en connaît un comme ça. Même que celui-là fut blessé par son capitaine, qui lui tira dessus parce qu’il se sauvait. Ainsi!