Mousseline pouvait revenir, mariée ou non, pourvu qu’elle revînt. Le père Trébuc ne souhaitait pas autre chose. Il avait trop souffert. Si du moins il souhaitait, ou ne refusait pas autre chose, il sentait autour de lui que nul ne lui jetterait la pierre. Il sentait déjà qu’on l’enviait parce qu’on savait que sa fille n’était plus une simple dactylographe. Et que devait-il penser, ce jour que, dans son square des Batignolles, vers la mi-octobre, il vit venir à lui monsieur Marsouet, l’amant de mademoiselle Baquier, qui le cherchait?

Le sénateur n’y alla point par quatre chemins. En avalant ses petites phrases comme d’habitude, il dit:

—Père Trébuc, je voulais vous dire. Seul à seul. D’homme à homme. Vous comprenez? Je vous aime beaucoup, père Trébuc. Votre fille, quand vous la verrez, si elle est libre, si elle veut, eh bien! elle me plaît beaucoup. Voilà. Au revoir, père Trébuc.

Et le sénateur tendit une main cordiale au gardien du square des Batignolles, puis, s’éloigna rapidement, pour retrouver sans doute mademoiselle Baquier.

Un an plus tôt, le père Trébuc en fût devenu cramoisi. Et de quel geste n’eût-il pas été capable?

Il fut certes ému. Mais il songea:

—Un sénateur? Oui, bien sûr, si elle n’a pas mieux.

LII

CEPENDANT octobre avait passé, comme les autres mois. Novembre se déroulait, et les Trébuc étaient toujours sans nouvelles de leur fille. Et comment s’en procurer? Quand on leur parlait de Mousseline, ils affectaient une profonde réserve, pour donner à croire qu’ils préféraient se taire. En réalité, ils pensaient que Mousseline aurait pu leur envoyer au moins une petite lettre. Ils lui étaient d’avance reconnaissants de la surprise qu’elle leur préparait, mais ils auraient bien voulu que la surprise fût moindre et plus prompte.

Échauffée par le pernod dont il buvait trois et quatre verres chaque jour, pour se calmer, disait-il, sans compter les vermout-cassis et les picon-citron du café de la rue Boursault que sa femme ne le voyait pas boire, l’imagination du père Trébuc marchait grand train. Il essayait de se représenter l’existence que menait Mousseline. Tantôt il voyait sa fille dans un somptueux hôtel de l’avenue du Bois, car il savait que les hôtels de l’avenue du Bois sont tous somptueux. Il voyait mal le mobilier, la disposition des appartements, sauf pour la salle de bains, qui était pavée de mosaïque, avec une baignoire de marbre comme on en décrit dans certains livres. Il voyait mieux les domestiques, nombreux, stylés ainsi qu’il se doit, et disant: