Le petit locataire du quatrième devenait un personnage. Jusque-là, le père Trébuc et la mère Trébuc, concierges, ne s’étaient guère occupés de lui. Il n’avait pas à leurs yeux d’autre qualité que celle de pensionnaire des Mujol. Il ne recevait presque pas de courrier, il saluait chaque fois qu’il passait devant la loge avec sa boîte à violon sous le bras, il rentrait toutes les nuits vers une heure, il était en somme un inconnu. Or il voulait épouser Mousseline. Ou, mieux, il sollicitait la main de mademoiselle Trébuc. Du coup, il cessait d’être le petit locataire du quatrième.
—Je gagne bien ma vie, commença-t-il d’expliquer. Le travail ne manque pas, et je n’ai pas peur du travail.
—Qu’est-ce que vous faites? dit le père Trébuc.
Monsieur Rodolphe Jaulet répondit qu’il était violoniste. Le matin, il enseignait des élèves en ville, et jouait dans les églises, aux messes de mariage ou d’enterrement. L’après-midi, il tenait sa partie à l’orchestre d’un grand hôtel des Champs-Élysées où l’on dansait de 4 1/2 à 6 1/4. Le soir, il jouait dans un cinéma du Boulevard Barbès, ou bien chez des particuliers, au cachet, comme ce soir par exemple, où il devait jouer chez des Péruviens très riches de l’avenue Kléber.
Monsieur Jaulet avait la parole facile, dès qu’il était en train. Le père Trébuc s’appliquait à garder son sang-froid, pendant que le violoniste débitait ses explications.
—Que voulez-vous? dit monsieur Jaulet. J’ai raté le Conservatoire.
S’aperçut-il qu’il commettait une faute? Il ajouta:
—Je n’avais pas de piston.
Mais le père Trébuc semblait se refroidir. Et le jeune homme ajouta précipitamment:
—N’empêche qu’il y a des premiers prix du Conservatoire qui se contentent d’être embauchés pour l’apéritif du Café Terminus et qui ne gagnent pas ce que je gagne.