Malheureusement, trois fois la mère Trébuc fut contrainte par son service d’interrompre l’entretien qu’elle avait commencé là-haut, au sixième, avec madame Loissel. Le charbonnier avait apporté le charbon de mademoiselle Baudetrot, qui était absente, comme tous les matins: surcroît de travail pour la mère Trébuc, qui accompagna le charbonnier à la cave. Puis un livreur de chez Luce exigea que la concierge descendît du sixième, afin de lui faire certifier qu’elle n’avait pas dans l’immeuble un locataire du nom de Crevel ou Crevé. Ensuite, et remontée depuis cinq minutes, elle redescendit à cause de monsieur Marsouet, le sénateur, qui, déjeunant chez les Baquier, désirait laisser au passage à la mère Trébuc une assiette de cerises. Tant et tant, bref, qu’elle crut que le guignon s’acharnait sut elle. Comment parler de choses sérieuses dans ces conditions?

Madame Loissel apprit, d’abord avec contrariété, puis, réflexion faite, avec joie, que mademoiselle Trébuc avait été demandée en mariage. Elle approuva le refus du père Trébuc, car le petit Jaulet ne méritait pas qu’on eût pour lui le moindre égard: son âge le condamnait plus encore que sa profession, qui d’ailleurs n’en était pas une. Tout au contraire plaidait en faveur de l’union de mademoiselle Trébuc et de monsieur Daix, lequel avait fait la guerre, en était revenu mutilé, et pouvait prétendre à finir dans le bonheur d’un foyer paisible sa vie si prématurément douloureuse.

De telles exhortations, dont elle eût été incapable de grouper les termes émouvants, ragaillardirent la mère Trébuc. Elle en avait besoin. Elle ne pensait pas sans inquiétude à la scène que le père Trébuc préparait à leur fille pour midi. Et madame Loissel avait le talent de ranimer la mère Trébuc.

Quand elle quittait madame Loissel, la mère Trébuc était toujours prête à considérer de plus haut le reste du monde. Cette misère de l’ancienne locataire du premier, supportée au sixième avec tant de noblesse dans la maison même de sa splendeur, imposait à la mère Trébuc de singulière façon. Redescendue dans sa loge, la mère Trébuc avait moins de respect pour les brillants dehors de ses autres locataires. Aussi ne témoigna-t-elle pas une déférence excessive à monsieur Chaudroule qui entra, vers onze heures, chez la mère Trébuc, sans attendre qu’on lui répondît: «Entrez!»

Monsieur Chaudroule, encore jeune, et professeur au lycée Condorcet, affectait une froideur universelle pour tout ce qui ne sortait pas, comme il en sortait, de l’École de la rue d’Ulm. La mère Trébuc, elle, croyait qu’il s’enorgueillissait de la richesse de sa femme, née Toupignard-Dersous, fille d’un philosophe de Sorbonne que quelques universitaires nommaient avec dévotion sans avoir lu jamais un chapitre de ses in-8º enterrés avec lui. Une belle carrière était promise à monsieur Philippe Chaudroule, docteur ès-lettres. Une concierge, même si elle connaissait tous ses titres, ne comptait pas à ses yeux.

—Madame, dit-il, dédaignant un bonjour préliminaire, le robinet de l’évier de la cuisine de mon appartement souffre d’une incontinence d’eau. Ce matin, la cuisinière trouva la cuisine inondée. Je tenais à vous formuler personnellement ma réclamation, afin que vous fissiez d’urgence le nécessaire auprès du gérant.

—J’irai cette après-midi, sans faute, répondit la mère Trébuc.

—Merci, ajouta monsieur Chaudroule.

Mais son merci n’empêcha pas la mère Trébuc de sourire derrière le dos du pompeux locataire. Celui-là pouvait avoir tous les diplômes et être tout ce qu’il voulait, la mère Trébuc ne lui aurait certainement pas accordé la main de sa Mousseline. L’ambition de la mère Trébuc était difficile, et différente.

XXV