Et cependant, s’élargissant peu à peu, l’affaire Panouille était devenue une de ces affaires qui gênent un gouvernement : elle y avait gagné de l’ampleur et perdu de l’acuité.

Presque chaque jour, une gazette y faisait allusion. On ne disait pas tout à fait Panouille comme on avait dit, vingt-cinq ans plus tôt, Dreyfus. L’affaire Panouille ne divisait pas le pays en factions hostiles, mais elle servait à tous les partis : chacun y trouvait ce qu’il désirait y trouver. C’était à une heure où les patriotes français craignaient que la fatigue née de la guerre, ou le dégoût d’un état de choses puant l’impuissance et la veulerie, ne livrât la France, découragée de sa victoire de 1918, à l’expérience bolcheviste. L’armée et la marine subissaient une propagande active. Coup sur coup, les noms de Marty, de Badina, de Sadoul et de Panouille avaient alerté l’opinion publique.

Aussi le procès de Panouille ne pouvait-il pas ne pas souffrir des querelles qu’il alimentait. Et Panouille fut condamné, après un plaidoyer de Maître Pigace qui dura trois heures.


Condamné. Condamné durement, sans pitié. Panouille en demeura confondu.

S’était-il, en attendant l’heure du jugement, accoutumé à l’idée qu’il serait acquitté ? La plupart des gens qui l’avaient approché, le lui affirmaient sur tous les tons : il serait acquitté. Or, il fut condamné sans ménagement. Stupeur. Panouille ne se rendait pas compte de la situation exacte. Le jugement de ses juges l’écrasait. Quel crime avait-il donc commis, le pauvre Panouille, pour encourir cette effroyable disgrâce ?

Être séparé de Marguerite pendant des années et des années : voilà le supplice qu’on lui infligeait. Le reste n’existait pas : la vie de prison n’était point plus lourde à Panouille que la vie de caserne. Mais la vie sans Marguerite ? Il se représenta d’emblée le pire châtiment, que ses juges n’avaient pas nommé : Marguerite perdue. Perdue à jamais. Car les maîtres, cette fois, à Passenans, auraient bien raison de sa résistance, si elle résistait, et elle accepterait d’épouser le gars de Sellières qui avait remplacé Panouille à la ferme.


Stupeur : première émotion de Panouille. La seconde fut de la colère. Jusque-là, il s’était considéré comme la victime d’événements absurdes dont l’absurdité serait reconnue et proclamée. Il se considéra comme victime de la méchanceté et de la tyrannie des hommes. Des phrases, prononcées jadis par Rechin ou naguère par son avocat, lui revenaient à la mémoire. Alors que ces mots n’avaient jamais eu pour lui un sens réel, il devina tout à coup ce qui se cache de terrible sous le militarisme et le capitalisme.

Une rancune profonde monta lentement en lui. Il n’eut pas besoin de la vaine consolation que lui offrit son avocat. Il n’en voulut pas. Il serra les poings.