La réforme provoquée par Luther jeta chez les Allemands de plus profondes racines. Elle était aussi plus radicale, tout en gardant un caractère national. Il rejetait non-seulement l'autorité du pape, mais aussi celle des conciles, puis celle des Pères de l'Église, pour se placer face à face avec l'Écriture sainte. Le langage mâle et dépourvu d'ornements de ce moine énergique, sa figure carrée et joviale le rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clergé romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla autour de lui tous les déshérités de la fortune. La guerre que les princes d'Allemagne eurent ensuite à soutenir contre les souverains catholiques et les alliés du pape achevèrent de donner à la réforme de Luther ce caractère essentiellement teutonique qu'elle conserva exclusivement.

Chez la race latine, la plus avancée de toutes au point de vue intellectuel à cette époque, et celle qui prétend encore aujourd'hui à l'empire du monde (urbi et orbi), Jean Calvin provoqua enfin la transformation la plus profonde et la plus fertile en conséquences politiques. Né en France, à Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau réformateur, après avoir étudié la théologie, puis le droit, publia à vingt-sept ans, à Bâle, son Institutio christianae religionis, qu'il dédia au roi de France. Chassé de Genève, puis rappelé dans cette ville, il y fut désormais tout-puissant. Il voulut réformer à la fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-même l'exemple de l'austérité la plus sévère et de la morale la plus rigide [36]. Son despotisme théocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Genève acquit en Europe une importance considérable.

Note 36:[ (retour) ] Cette sévérité de caractère se montra de bonne heure en lui, car sur les bancs de l'école, ses camarades lui avaient donné le sobriquet de: cas accusatif.

Plus audacieux dans ses réformes que Luther, il fut aussi plus systématique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de durée ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de code. Sa Profession de foi, en vingt et un articles, parut alors comme le résumé de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit, sinon la lettre, dans la fameuse déclaration de l'indépendance des États-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient prêcher, administrer les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le ministère. L'autorité était entre les mains d'un synode ou consistoire composé, pour un tiers, de pasteurs, et de laïques pour les deux autres tiers.

Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jésuites, il voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'égalité la plus absolue fonctionnant sous le régime de la plus rigoureuse discipline. Il conserva à son Église le droit d'excommunication, et il exerça lui-même sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilité si rigide qu'il allait jusqu'à la cruauté et à la tyrannie. Quand l'homme eut disparu, ses principes lui survécurent au milieu de l'organisation sociale qui était son oeuvre. L'égalité des hommes était reconnue et professée publiquement, et, en s'étayant sur l'austérité des moeurs, elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus héroïques efforts en faveur de la liberté de conscience et de la liberté politique.

La discipline calviniste reposait sur l'égalité des ministres entre eux. Elle se distinguait surtout en cela du luthéranisme, qui admettait encore une certaine hiérarchie, et surtout de l'anglicanisme, qui n'était que le catholicisme orthodoxe sans le pape.

De la France, qui avait vu naître le fondateur du calvinisme, cette religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, où elle s'établit sur les ruines du luthéranisme; en même temps elle s'établissait en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systèmes arrivèrent à leur développement le plus complet. Ainsi l'Église anglicane, avec ses archevêques, ses divers degrés dans le sacerdoce, sa liturgie, ses immenses revenus, ses collèges, ses établissements d'instruction ou de charité, ne différait presque en rien de l'organisation extérieure des églises catholiques. La seule différence semblait consister dans le costume, la froide simplicité du culte et le mariage des prêtres. Soumise à l'autorité royale, son existence était intimement liée au maintien de la monarchie, et l'Église fut en Angleterre le plus sûr appui de la royauté.

L'Église presbytérienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances démocratiques qui étaient l'essence même du calvinisme et qui avaient fait de la Suisse un État si prospère. Là, point de distinction de grade ou de richesse entre les membres du clergé. A peine sont-ils séparés des fidèles par la nature de leurs fonctions. Encore les sectes puritaines ne tardèrent-elles pas à supprimer toute délégation du sacerdoce. Tout chrétien était propre au divin ministère, qui avait le talent et l'inspiration. Si les églises étaient pauvres, elles ne devaient leur existence qu'à elles-mêmes. Elles avaient la plus grande liberté et un empire moral considérable. En Écosse comme à Genève, magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'écouter la voix énergique de leur pasteur.

La maxime: Vox populi, vox Dei, fut dès lors substituée dans l'esprit des peuples à la maxime de droit divin que nous citions plus haut. C'est sur les principes qu'elle résume que s'appuyèrent les États-Généraux des Provinces-Unies en prononçant, le 26 juillet 1581, la déchéance de Philippe II, pour constituer la république Batave.

Quelques années auparavant, Buchanan [37], puis d'autres écrivains écossais, avaient proclamé dans leurs ouvrages que les nations avaient une conscience comme les individus; que la révélation chrétienne devait être le fondement des lois, et qu'à son défaut seulement l'État avait le droit d'en établir de lui-même; que, quelle que fût la forme de gouvernement choisie par un peuple, république, monarchie ou oligarchie, l'État n'était que le mécanisme dont le peuple se servait pour administrer ses affaires, et que sa durée ou sa chute dépendait seulement de la manière dont il s'acquittait de son mandat.