Mais les persécutions, les bannissements, les tortures et les massacres aboutirent à des résultats tout différents de ceux qu'avaient espérés leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de recouvrer cette suprématie dont ils étaient si jaloux, virent la moitié des populations chrétiennes autrefois soumises au saint-siège échapper à leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brisée sous le joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute énergie sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se relever. Les Pays-Bas se constituèrent en république, sous le nom de Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants, et l'Amérique reçut dans son sein les familles les plus industrieuses de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la révocation de l'édit de Nantes.
Écrasée à tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France. Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du XVIIIe siècle, qui, dégagée de tout frein religieux, sut en tirer des conséquences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amérique se constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trône du haut duquel Louis XIV avait décrété contre eux les dragonnades et l'exil, eurent une sanglante et terrible revanche des persécutions que la royauté absolue et l'ancien régime politique leur avaient fait souffrir.
Un seul État en Europe, une république, la Suisse, trouva dans les principes de sa confédération libérale, comme le firent plus tard les États-Unis d'Amérique, la solution de ses querelles religieuses [42]. Dès le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre les dissidents de Zwingle [43] et les avaient vaincus. Les deux partis convinrent aussitôt que les cantons devaient être libres d'adopter chez eux le culte qu'ils voudraient, et là seulement où existait la liberté politique put s'établir sans danger pour la paix publique la liberté religieuse.
Note 42:[ (retour) ] On trouvera des exemples dans l'Histoire des Anabaptistes. Amsterdam, 1669. Un épisode touchant est l'entrevue de Guillaume le Taciturne avec les envoyés Mennonites, p. 233.
Note 43:[ (retour) ]Deux ouvrages, récemment publiés, font connaître beaucoup plus complètement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes et la doctrine de Zwingle. Ce sont: Zwingli Studien, par le doct. Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. Ulrich Zwingli, d'après des sources inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. Né en 1484, à Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il était curé de Glaris à vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses nombreux adhérents le portèrent à la cure de Zurich en 1518. En 1524 et 25, il fit supprimer le célibat des prêtres, la messe et se maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la même puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte d'inspiration prophétique, que toutes les difficultés morales, sociales, religieuses et politiques de cette époque cesseraient par la séparation de l'évêque de Rome de ses subordonnés; que la constitution de l'Eglise devait être démocratique, et que toutes ses affaires devaient être réglées par le peuple lui-même. Ces doctrines furent solennellement adoptées dans la conférence de 1523, comme les bases de l'Eglise helvétique. Il différait de Luther sur quelques points, en particulier sur la présence réelle dans l'Eucharistie que Zwingle niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son système, en 1528, et il avait l'espoir de le voir s'étendre à toute la Suisse, quand éclata la guerre entre les catholiques et les réformés. Les catholiques furent vainqueurs à Cappel en 1531, et Zwingle fut tué dans le combat. Il avait publié Civitas christiana.—De falsa et vera religione. «Les matières religieuses et politiques étaient confondues dans son esprit, dit d'Aubigné; chrétiens et citoyens étaient la même chose pour lui.»
C'était l'idée dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adoptée par Grotius, et elle a été ainsi exprimée par la poète lauréat de la Grande-Bretagne, Tennyson.
With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm,
Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd
In the Parliament of man, the Federation of the world.
La réforme en Angleterre eut un caractère tout différent. La déclaration du 30 mars 1534, par laquelle les députés du clergé anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef suprême de l'Église d'Angleterre, sembla le résultat inattendu d'un caprice de Henri VIII: son divorce, non approuvé par le pape, avec Anne de Boleyn [44].
Note 44:[ (retour) ] Il faut remarquer que le pape avait d'abord accordé une dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frère, et que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le schisme de l'Eglise anglicane.—Froude, History of England, I, 446; W. Beach Laurence, Revue du Droit international, 1870, p. 65.
Cette mesure, à laquelle les esprits étaient peu préparés, ne fit que séparer l'Angleterre de Rome et eut pour conséquence de confisquer le pouvoir et les biens de l'Église au profit des rois. Le despotisme, pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques résistent d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par centaines. Les protestants croient à leur tour pouvoir chercher un asile dans les États de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la persécution.
L'esprit de réforme que les luthériens, les calvinistes et les anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Genève répandirent dans le peuple n'eut rien de commun avec la révolution officielle. Cette dernière n'a jamais perdu le caractère de barbarie et de fanatisme cruel qui signala les expéditions dirigées contre les Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes dans les Pays-Bas.
Tandis que Marie Tudor renouvelle les persécutions au nom du catholicisme, Elisabeth, qui lui succède, proscrit à son tour cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les non-conformistes d'Écosse, les presbytériens, les puritains et les caméroniens.