La révolution américaine fut faite dans le but de maintenir plutôt que de revendiquer des libertés politiques et religieuses acquises par les colons au prix de nombreuses souffrances et de l'exil, libertés dont ils jouissaient depuis des siècles et qui avaient été brusquement méconnues et violées. Ils ne firent que chasser de leur territoire [76] les Anglais qu'ils avaient considérés jusque-là comme des frères et qui ne furent plus pour eux que des étrangers dès qu'ils voulurent s'imposer en maîtres. Ils fondèrent aussi leur puissance future sur l'union de leurs divers États qui conservaient leur autonomie. Une fois l'ennemi vaincu et l'indépendance proclamée sans contestation, il ne restait plus aux Américains qu'à jouir en paix du fruit de leurs victoires [77]. Qui aurait songé à élever la voix contre ceux qui les avaient aidés à reconquérir cette indépendance et ces droits? Les Français qui vinrent à leur secours obtinrent donc les témoignages les plus sincères et les plus unanimes de la reconnaissance publique, et La Fayette plus que tout autre s'était rendu digne de cette gratitude universelle.

Note 76:[ (retour) ] Ils avaient l'habitude de désigner la mère patrie du nom très-doux de Home.

Note 77:[ (retour) ] Quand Jefferson revint en Amérique en 1789, il rapporta de Paris les idées libérales et généreuses qui tourmentaient alors la société française au milieu de laquelle il avait vécu quelque temps. Leur triomphe en Amérique devait être le mobile de sa conduite pendant le reste de sa vie. Ce n'était pas tant un républicain qu'un démocrate, et sous ce rapport il offre le plus frappant contraste avec Washington. Il se proposa, suivant ses propres paroles, de modifier l'esprit du gouvernement établi en Amérique en y accomplissant une révolution silencieuse. Cette révolution, qu'il se flatte d'avoir commencée, s'est continuée jusqu'à la dernière guerre, la guerre civile, dont elle fut la cause réelle, tandis que l'esclavage n'en était que le prétexte.
Cet antagonisme persistant entre la république et la démocratie est si bien fondé aujourd'hui aux États-Unis, que depuis 1856 il divise le peuple et les chefs de partis en deux camps bien distincts: les républicains et les démocrates.

Mais la révolution française ne s'accomplit pas dans les mêmes conditions. Elle eut un caractère tout à fait différent. Elle ne fut pas provoquée par une violation momentanée des droits du peuple et du citoyen. Elle ne répondit pas à une atteinte immédiate portée par le pouvoir à des libertés depuis longtemps acquises. C'était une révolte générale contre un ordre de choses établi depuis l'origine de la nation. Ce fut comme un débordement de tous les instincts vitaux de la France, qui, après vingt siècles de compression et de misère, bouleversa la société et brisa aveuglément tous les obstacles qui s'opposaient à son expansion.

Pendant cette longue période, la situation du peuple, à la fois courbé sous le despotisme royal, sous la tyrannie des seigneurs et sous l'absolutisme intolérant du clergé, avait été plus misérable que celle qui aurait résulté du plus dur esclavage. Ce ne fut pas seulement un bouleversement politique que les Français durent accomplir, ce fut aussi une transformation sociale complète. La haine s'était accumulée dans la masse de la nation contre tout ce qui tenait de près ou de loin à l'ancien ordre de choses. La corruption des moeurs des grands avait depuis longtemps soulevé contre eux le mépris public [78]. Aussi, lorsque le désordre des finances força la royauté à faire appel au pays en convoquant les États Généraux, toutes les légitimes revendications des droits de l'homme et du citoyen se firent jour à travers cette brèche faite au bon vouloir royal. Le pouvoir, gangrené dans tous ses membres et sans appui moral ni matériel dans la nation, attaqué par cette même noblesse blasée et voltairienne qui jusque-là avait seule fait sa force, ne put opposer qu'une faible digue au torrent qui montait toujours. Et quand la monarchie s'écroula sous le poids de ses iniquités, le peuple, enivré de son triomphe, mis tout à coup en possession d'une liberté dont il connaissait à peine le nom, fut saisi d'une sorte de frénésie sans exemple dans l'histoire. Dans son désir de vengeance, il frappa aveuglément, il engloba dans la même proscription princes, nobles, riches, savants, hommes célèbres par leur courage ou par leurs vertus. Tous tombèrent tour à tour sous ses coups. Il tourna ses armes même contre les siens. Il ne savait pas, il ne pouvait pas et ne voulait pas les reconnaître.

Note 78:[ (retour) ] Ce n'est pas seulement de la Régence que datait à la cour et à la ville cette corruption des moeurs qui ne connaissait aucun frein. Ce n'est pas non plus depuis Voltaire que la religion n'avait laissé dans le coeur des grands que superstition grossière ou scepticisme dangereux. On peut remonter jusqu'à Brantôme pour retrouver dans les hautes régions de la société française cette absence de sens moral et d'esprit véritablement chrétien que l'on remarque dans certains écrits et surtout dans les mémoires des règnes de Louis XV et de Louis XVI, et dont les Mémoires de Lauzun présentent le honteux tableau.—Voir un ouvrage récemment publié: Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, par Mme d'Armaillé.
«La politique de Richelieu et de Louis XIV avait fait dépendre Le sort de la nation du caprice d'un seul homme. Tout ce qui avait une vie propre avait été écrasé. Le prince imprimait le caractère de son esprit à la Cour, la Cour à la ville et la ville aux provinces. Pour fonder cette unité monarchique que quelques-uns admirent, il avait fallu détruire la vie de famille chez la noblesse, amortir la vie religieuse, en un mot, tarir les sources de la moralité et de la régénération des moeurs.»—La Société française et la Société anglaise au XVIIIe siècle, par Cornélis de Witt. Paris, 1864.

Les déchirements douloureux, effrayants, que souffrit alors la France, eurent du moins pour elle un immense résultat: ils furent comme les convulsions au milieu desquelles se produisait l'enfantement laborieux de sa véritable nationalité [79].

Note 79:[ (retour) ] Les Américains étaient des citoyens avant de se dire républicains et de se faire soldats. La Convention en France dut démocratiser la nation par la terreur et l'armée par le supplice de quelques généraux.
Domptez donc par la terreur les ennemis de la liberté. Robespierre, Mignet, II, 43. V. la note tristement comique placée en tête de la Relation de Kerguélen, déjà cité; on y verra comment ces libéraux de fraîche date s'appelaient citoyens.

Malheur à celui qui, dans de pareilles circonstances, tentait d'arrêter le torrent et de dominer ses grondements de sa voix. Il devait être fatalement brisé.

Le rôle de médiateur, quand il a pour but surtout de défendre la vertu et la justice, d'éviter l'effusion du sang dans des guerres civiles, est un beau rôle sans doute; mais rarement il a produit quelque bon résultat. Généralement, au contraire, les intentions de l'homme de bien qui s'interpose ainsi entre les partis prêts à se déchirer sont méconnues par tous. Personne ne veut les croire sincères et désintéressées. La calomnie les travestit et en fait des chefs d'accusation que l'opinion publique est toujours disposée à admettre sans examen.