On sait comment le complot fut découvert et comment le major André, de l'armée anglaise, périt victime de ses relations avec le traître.
Avant de commencer ses opérations, Rochambeau attendait des renforts que le comte de Guichen devait lui amener de France; mais celui-ci avait rencontré dans les Antilles, comme nous l'avons dit plus haut, l'amiral Rodney, qui obligea le convoi français à se réfugier à la Guadeloupe. Washington ne put qu'envoyer quelques renforts, avec La Fayette, aux patriotes du Sud, et se résigna à remettre à la campagne prochaine l'expédition décisive qu'il concertait avec Rochambeau. De son côté, Cornwallis recevait des troupes qui portaient son armée à 12,000 hommes. La situation des Anglais paraissait donc aussi prospère que par le passé.
Une vaste coalition se formait pourtant contre le despotisme maritime de l'Angleterre. Cette nation s'arrogeait le droit de visite sur les bâtiments neutres, sous prétexte qu'ils pouvaient porter des secours et des munitions à ses adversaires. Catherine II, la première, proclama, en août 1780, la franchise des pavillons, à la condition qu'ils ne couvriraient pas de contrebande de guerre. Pour soutenir ce principe, appelé droit des neutres, elle proposa un plan de neutralité armée qui fut successivement adopté par la Suède et le Danemark, la Prusse, le Portugal, les Deux-Siciles et la Hollande. Cette dernière nation, en donnant asile à des corsaires américains, avait excité au plus haut degré la fureur des Anglais. Ils lui déclarèrent la guerre. C'est alors que l'amiral Rodney leur enleva Saint-Eustache. Les Espagnols prirent de leur côté Pensacola, dans la Floride, tandis que de Grasse ravageait les Antilles anglaises et que Bouillé reprenait Saint-Eustache.
Ces victoires permirent à Washington et à Rochambeau d'exécuter enfin une expédition qui fut aussi décisive qu'habilement menée. Pendant l'hiver, l'armée américaine, privée des choses les plus nécessaires, avait supporté les plus rudes épreuves. Quelques régiments de Pensylvanie et de New-Jersey s'étaient même mutinés. Les partisans américains Marion et Sumpter avaient trop peu de troupes pour entreprendre contre Cornwallis autre chose qu'une guerre d'escarmouches. Le corps de Gates fut battu à Camden (août 1780) et de Kalb y fut tué. Pourtant Morgan [105] , à la tête d'un corps de troupes légères, battit Tarleton au Cowpens (17 janvier 1781). Par une retraite habile, Green amena Cornwallis jusqu'au delà du Dan, qui sépare la Virginie de la Caroline septentrionale. Il se renforça des milices de Virginie et tomba à l'improviste sur les corps récemment levés par Cornwallis, qu'il jeta dans un désordre tel qu'ils s'entre-tuèrent et que Cornwallis fit tirer des coups de canon contre ses propres troupes, mêlées aux milices.
Note 105:[ (retour) ] M. La Chesnays m'a communiqué une lettre manuscrite trouvée dans les papiers de Blanchard et signée Daniel Morgan. Elle donne une relation authentique de cette affaire. Elle est datée du camp «de Craincreek», le 19 janv. 1781, et est adressée au général Green.
Green livra un nouveau combat à Cornwallis, le 15 mars, près Guilford-House, et lui fit éprouver des pertes qui le forcèrent à rétrograder sur Wilmington. Par une marche habile, il coupa la retraite de la Caroline du Sud au général anglais, et il manoeuvra si bien qu'après la sanglante bataille de Eutaw-Springs il ne resta plus aux Anglais dans la Géorgie et la Caroline que la ville de Savannah et le district de Charleston.
Pendant ce temps [106] , La Fayette, chargé d'opérer en Virginie contre des forces quatre fois supérieures en nombre, sacrifia encore une partie de sa fortune pour maintenir ses soldats sous ses ordres, et, joignant la prudence au courage, il sut, par des marches forcées et des retours subits, tellement fatiguer Cornwallis et harceler ses troupes, que le général anglais, après avoir méprisé sa jeunesse, fut forcé de redouter son habileté [107] .
Note 106:[ (retour) ] Bien que j'en sois maintenant arrivé à la partie de mon travail qui a plus particulièrement été le sujet de mes recherches, j'ai cru devoir en donner ici un rapide résumé, pour ne pas interrompre brusquement cet aperçu général.
Note 107:[ (retour) ] «La nation était loin d'être prête pour les éventualités. Un esprit de lassitude et d'égoïsme régnait dans le peuple. L'armée, mal disciplinée et mal payée, était très-inquiète. Les milices de Pensylvanie et de New-Jersey s'étaient révoltées au commencement de l'année. Le gouvernement était encore impuissant, la Confédération faible, le Congrès inerte, quoique existant toujours. Quand on lit que ce corps était prêt à livrer le Mississipi à l'Espagne, bien plus, à abandonner la reconnaissance expresse de l'Indépendance de l'Amérique, comme le préliminaire indispensable des négociations avec la Grande-Bretagne, quand on lit cela, on peut bien se figurer qu'il y avait quelques préparatifs pour se soumettre aux exigences du moment. Le baron allemand de Steuben, qui rassemblait des troupes en Virginie au moment de l'invasion, fut rejoint après par La Fayette, dont les troupes avaient été habillées pendant la marche aux frais de celui-ci. Sur mer, la flotte française était occupée à défendre les côtes contre les envahisseurs. Il semble que les étrangers étaient les seuls défenseurs de la Virginie et de l'Amérique.» Voir l'excellent et très-exact résumé intitulé:
Manual of United States History, by Samuel Eliot. Boston, 1856, 258.
Tout à coup, les troupes de Rochambeau quittent leur position de New-Port et de Providence, où étaient établis leurs quartiers d'hiver, et s'avancent vers Hartford. Washington arrête quelque temps l'armée coalisée devant l'île de New-York. Il fait des reconnaissances devant la place et entretient son adversaire dans cette idée qu'il va diriger tous ses efforts contre cette ville. Mais il n'attendait que la promesse du concours de la flotte pour changer ses dispositions. Le comte de Barras arrive de France sur la Concorde. Il venait remplacer dans son commandement le chevalier de Ternay, et était accompagné du vicomte de Rochambeau, qui avait été chargé de hâter l'envoi des renforts et des secours promis. Ces renforts n'arrivent pas; mais en revanche on apprend que la flotte de l'amiral de Grasse, après avoir pris Tabago et tenu Rodney en échec, s'avance avec 3,000 hommes tirés des colonies sous les ordres du marquis de Saint-Simon, pour forcer la baie de Chesapeak défendue par Graves, et bloquer dans Yorktown Cornwallis, que La Fayette poursuit dans sa marche rétrograde.