Voici une anecdote absolument authentique. C’était au Théâtre-Antoine, à la première d’Anna Karénine. Regagnant ma place à la fin d’un entr’acte, je la vis occupée par une dame à grand chapeau, qui s’était trompée d’un fauteuil. Je lui fis remarquer son erreur.

— Oui, dit à haute voix une autre dame, placée à un rang derrière, madame n’est pas à sa place. Et c’est fort heureux pour ma petite fille, qui n’aurait absolument rien vu derrière ce chapeau… Je ne comprends pas qu’on vienne au théâtre avec des chapeaux pareils…

La dame au grand chapeau jeta les yeux derrière elle, regarda un instant la petite fille, et trouva cette justification admirable :

— Anna Karénine n’est pas une pièce pour les enfants…


Moi, je pensai que cette dame était très gentille de donner au moins cette explication. Il est probable que si le monsieur de la dame au grand chapeau avait fait des observations à la compagne de sa vie, elle ne lui aurait rien répondu du tout. La grande supériorité des femmes sur les hommes, c’est que les hommes ont beaucoup de choses à leur dire, et qu’elles n’ont rien à leur répondre.

Le monsieur se fût lancé dans des argumentations abondantes et pauvres. Qu’est-ce que peut faire un misérable être civilisé, avec sa chétive raison humaine, contre une splendide princesse sauvage, qui se met des plumes sur la tête ?

Gêner dix personnes, leur gâter un plaisir auquel elles ont rêvé depuis plusieurs jours, voilà ce qu’un homme au faible cœur ne peut pas supporter. Mais une femme n’a pas à s’occuper de cela ; ce qu’elle fait s’appellerait pour un homme de la goujaterie ; pour elle, ce sont « les droits de la beauté ».

Il y a des milliers d’années que les hommes ont la responsabilité de leurs actes. La peur des coups qu’a raillée Courteline, la bienfaisante « peur des coups » leur a appris à se soucier du bien-être d’autrui. Que ce soit pour ce vil motif ou pour des raisons plus nobles, il est incontestable que les hommes sont mieux élevés que les femmes.

Au théâtre, ils ne prennent pas un plaisir complet, s’ils sentent que ce plaisir n’est pas partagé par tout le monde. Plus d’un anticlérical farouche est gêné, dans une salle de spectacle, s’il entend dire du mal des curés. Il est gêné parce que ça gêne les autres. Il n’est pas là pour discuter, mais pour s’amuser, et pour sentir qu’on s’amuse autour de lui.