… Au premier acte, il est question d’un prince qui s’amène avec ses valets. Je n’ai rien à dire à ça. Un prince qui entrerait tout seul, ce serait un peu miteux. Mais, on lui aurait donné quatre valets, mettons six valets, c’était déjà assez confortable. Savez-vous combien Enguerrand lui en a collé ? Quatorze, pas un de moins ! Et tout ça parce qu’il fait dire à un personnage :

Voici le prince, avec ses quatorze valets

et le vers n’aurait plus marché s’il y en avait eu moins. Il ne s’en est pas caché… Il me fallait, m’a-t-il dit, le chiffre de quatorze ; c’est le plus petit chiffre de trois syllabes que j’ai pu trouver. J’aurais pu mettre : vingt-quatre, qui faisait mieux… mais j’ai voulu aller à l’économie.

Quatorze valets à deux francs pièce par soirée, ce n’est pas ça qui me chiffonne. Ça remplit la scène. Mais c’est quatorze costumes en drap bleu ciel qu’il a décrits avec soin, et il ne nous fait pas grâce d’un galon.

… Enfin, mon vieux, qu’est-ce que vous voulez ? Je suis un passionné du lyrisme, c’est entendu. Je suis le servant des poètes. Mais qu’ils y mettent un peu du leur. Qu’ils se donnent un peu de coton pour serrer leurs vers, et ne pas me coller des chevilles, qui, au bas mot, l’une dans l’autre, me reviennent à quinze ou vingt louis. »

CHAPITRE XLI
DU DRAME EN VERS…

J’ai lu, me dit Gédéon, ton article de l’autre jour sur le drame en vers. Et ce directeur qui se plaignait de payer si cher les réalisations de rimes riches, je ne l’ai pas trouvé si ridicule…

… Moi qui suis un vieux vaudevilliste, j’aime un beau poème au delà de toute expression. Je trouve qu’il n’y a rien au monde de plus admirable qu’une belle idée, exprimée d’une façon nouvelle et sur un rythme imprévu… Oui, l’accouplement, le mariage parfait d’une idée et d’un verbe, au son d’une musique spéciale…

… Hélas ! dans combien de poèmes trouve-t-on ces conditions réunies ! Il y a des poètes qui expriment leurs idées avec de jolies images. Mais la musique qu’ils nous font entendre n’est pas précisément nouvelle. Ce sont des réminiscences inconscientes d’autres poètes. D’ailleurs le public goûte avec plus de plaisir ces sensations retrouvées. Et les écrivains qui recherchent avant tout le succès immédiat n’ont qu’à se laisser aller à leur penchant : de même que les auteurs de revues écrivent leurs couplets sur des airs connus, ces lyriques adroits font de la poésie sur timbres. Leurs couplets ressemblent aux feux d’artifice de fêtes nationales. On voit une fusée lumineuse qui monte, qui monte… on guette impatiemment l’instant où elle éclatera… Elle éclate en un vers sonore, comme en une gerbe épanouie. Applaudissements. Enthousiasme. Les spectateurs soulagent leurs nerfs tendus. La fin du couplet est une glorieuse délivrance.

… Il est bien difficile, pour un poète digne de ce nom, pour un créateur, de faire accepter tout de suite par le public un rythme nouveau. Quand on pense que Verlaine, un des sept ou huit poètes de notre littérature, n’a été compris que fort tard par des lyriques exercés. On l’a traité de poeta minor. Attends un peu. Je ne vends pas de pronostics. Mais, pour aujourd’hui, je tiens celui-ci à ta disposition : Verlaine fera partie de l’équipe première, à côté du père Hugo, de Lamartine, de Vigny, de La Fontaine, de Malherbe et de Ronsard. Relis les Chansons pour elle, et Sagesse, et Les Fêtes galantes, et tout…