CHAPITRE XI
SOCIABILITÉ

Il était à la fois aveugle et paralytique, et ne trouva aucun avantage à la combinaison de ces deux infirmités.

Il était devenu aveugle parce qu’il s’était approché beaucoup trop près d’un fourneau incandescent, et parce qu’il avait oublié à ce moment-là, de penser, comme Michel Strogoff, à sa mère.

Il était devenu paralytique, il ne savait pourquoi, peut-être pour faire comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père.

Quoi qu’il en fût, son sort ne semblait guère enviable. Et pourtant c’était un des hommes les plus heureux, les plus joyeux que j’aie connus.

Il était doué d’une belle humeur invincible, inexpugnable. Et puis il était fier. C’était, comme disent les gens de boxe, un « cherreur ». Le Destin voulait l’avoir. Le Destin ne l’aurait pas.

Il se trouvait privé de tous les agréments, de toutes les joies, que donnent l’usage de la vue et le mouvement. Il lui restait d’autres plaisirs, d’autres façons de jouir de l’existence. Et il prétendit qu’en se spécialisant dans un plus étroit domaine, il était plus heureux que ceux qui se dispersent, et qui passent leur temps à se demander auquel de leurs penchants il faut obéir.

J’ai l’air de parler de lui avec une indifférence un peu féroce. Mais ce ton détaché, c’est lui qui l’avait pour ainsi dire inspiré à son petit cercle très intime. Il ne voulait pas être plaint. Il détestait la commisération, et même la sollicitude. Il aimait qu’on lui parlât sans ménagements, et presque avec rosserie. Les gens qui n’étaient pas prévenus, et qui arrivaient pour la première fois chez lui, étaient suffoqués et indignés de la façon dont le traitaient ses frères, ses sœurs, ses neveux.

On lui disait :

— Il fait un soleil magnifique. Je connais un sale fourneau qui n’en profite pas.