— Vous ne connaissez pas le public…

Certains de ces routiers s’imaginent connaître le public parce que, nés dans le vulgaire, ils n’en sont jamais sortis. Et comme ils sont eux-mêmes d’une ignorance parfaite, ils disent volontiers : le public ne comprendra pas cela.

Quelquefois, cependant, le vieux routier déclare loyalement qu’il ne connaît plus le public ; il veut dire par là que, trop expérimenté, il a perdu son ingénuité première. Alors ce n’est plus son avis à lui qu’il nous impose, mais celui d’une personne de son entourage, sa vieille mère, sa petite belle-sœur ou la nourrice sèche de son enfant. « Elle n’y connaît rien, mais elle est très public. »

Ladite personne a donné une fois un pronostic que l’événement s’est trouvé confirmer. Depuis elle sert de voyante. On l’amène à la répétition dans un petit panier d’osier, et on recueille pieusement son oracle, aussitôt la toile baissée.

Malheureusement, cette voyante a été gâtée depuis le jour même où elle a été consultée pour la première fois. Maintenant elle prépare ses prophéties, elle les soigne ; elle ne les exhale plus naturellement.

Quelle belle, mais funeste anecdote que l’histoire célèbre de Molière lisant ses pièces à sa servante Laforêt ! Depuis deux cents et des années, beaucoup d’auteurs, qui n’étaient pas Molière, ont lu leurs pièces à d’humbles créatures, qui valaient peut-être Laforêt. La servante Laforêt est devenue un critique intolérable. Elle a maintenant le pédantisme de son ignorance.


Ce qu’il faut dire, je pense, c’est que, pour connaître le public, le bon moyen n’est pas de prélever sur la lie de cette masse obscure n’importe quel échantillon. Même si le public d’une salle se composait de mille personnes d’une sottise ou d’une délicatesse égales, une d’entre elles, que l’on prendrait au hasard, serait peut-être pareille à chacune des autres, mais pas du tout à la masse des gens assemblés.

Le public des répétitions générales est assez homogène. Parfois son verdict est facile à rendre. D’autres fois il ne le trouve pas tout de suite. Alors les couloirs sont pleins de spectateurs indécis, qui cherchent le vent, qui tâchent de rencontrer des impressions de renfort, et qui n’ont en face d’eux que d’autres hésitants… Hé bien ! de cet ensemble de gens « pas fixés » finit par sortir un jugement précis et décisif, on n’a jamais su comment…