Vraiment, on n’est pas juste pour les critiques.

Ils exercent un métier effrayant. Il faut que dans notre société polie, ils disent des choses désagréables à leur prochain le plus susceptible, à un moment de sa vie où ce prochain est le plus excité, le plus aveuglé. C’est bien simple : un auteur ne supporte plus les réserves. Il lui semble impossible qu’elles viennent d’un esprit impartial ou judicieux. Alors, il prête au critique le plus intègre les plus mesquins partis pris.

Obligé d’être doux avec les auteurs qu’il connaît, à qui il serre la main, le critique ne peut réserver sa sévérité aux auteurs qu’il ne connaît pas. Cette sévérité — inusitée — n’en paraîtrait que plus dure. Alors, la critique est réduite à des euphémismes dont il faut avoir la clef.

Elle ne prononcera plus le mot : insuccès, ni l’autre mot, discrédité, de succès d’estime. Elle préférera les expressions de : « gentil succès, succès assez vif ».

Un succès qui n’est pas franc s’appellera « un franc succès ».

Une pièce qui ne passe pas la rampe est une œuvre distinguée (rien ne déplaît autant aux auteurs que cette épithète accablante).

Les fours « d’art » sont de « belles et courageuses tentatives ».

Quelquefois — car le directeur de journal tient à ce que le lecteur soit informé — quelquefois le critique est obligé de constater que la pièce a été « cueillie ».

« Le drame de M. X… n’a pas été sans rencontrer, par moments, une petite résistance… »

Petite résistance veut dire : Rires grossiers continuels, et cris d’animaux.