Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
réservés pour tous les pays.
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays
Copyright 1907,
by Tristan Bernard.
L’affaire Larcier
I
Nous étions, Larcier et moi, sous-officiers aux dragons à Nancy. Je terminais mon service, et Larcier, qui voulait faire sa carrière militaire, était sur le point de rengager. Nous avions passé maréchaux des logis de très bonne heure, et pourtant, dans notre régiment, ce n’était pas facile, car il y avait beaucoup de rengagés; mais il en était parti plusieurs d’un seul coup et nous en avions profité.
Nous n’étions pas très liés avec les autres sous-officiers, qui étaient d’une tout autre génération, je veux dire qu’ils avaient deux ou trois ans de plus que nous, mais ces trois ans étaient trois années de service. C’était considérable.
Quelques-uns d’entre eux ne nous aimaient pas, et avaient fini par nous rendre antipathiques à tous les autres. Cette hostilité qui nous entourait était d’autant plus dangereuse qu’elle ne nous préoccupait pas et que nous ne faisions rien pour l’atténuer. Larcier et moi, nous nous suffisions l’un à l’autre, et nous leur montrions trop clairement que nous n’avions besoin de personne. Comme tous ces sous-officiers n’avaient pas grand chose à faire, quand les classes étaient terminées, et comme peu d’entre eux se préparaient à Saumur, la haine véritable qu’ils nous vouaient était devenue pour eux une espèce de passe-temps, auquel ils eussent difficilement renoncé.
Larcier était du pays, c’est-à-dire que sa famille habitait à dix lieues de là. Il m’emmena un jour chez lui, et je fis la connaissance de sa mère et de ses deux jeunes frères. Son père avait été professeur au lycée de Nancy; il était mort d’une fièvre cérébrale, en leur laissant une petite fortune que gérait un de leurs cousins, un vieux monsieur qui avait été notaire dans les Vosges, et qui habitait maintenant à Toul, dans un faubourg.
A sa majorité, Robert Larcier n’avait pas réclamé son compte de tutelle; il lui semblait préférable d’ajourner ces formalités jusqu’à l’époque de son réengagement. Il continuait à recevoir du vieux monsieur les sommes nécessaires à sa modeste vie de sous-officier.
Une rencontre que nous fîmes dans notre garnison changea assez subitement les conditions de notre existence.
Parmi les réservistes, arrivèrent quelques sous-officiers, dont un de mes camarades de lycée. C’était le fils d’un gros marchand de chevaux de Paris, un garçon très bon vivant et qui ne demandait qu’à «tirer» joyeusement sa période d’exercice. Il avait pris une chambre dans le meilleur hôtel, et tous les soirs il nous réunissait à cinq ou six. On buvait, on jouait au baccara. Il y avait là d’autres jeunes gens de Paris: le fils d’un agent de change, un journaliste, un marchand de bronze... Tous ces jeunes gens avaient de l’argent sur eux et étaient passablement joueurs.