Ils étaient installés tous les deux derrière la voiture. Le marquis était sur le siège à côté du chauffeur, à qui il parlait avec animation. Antoinette et Julien n'échangèrent que de rares paroles, et, le grave, c'est qu'il ne parut même pas s'étonner assez de sa froideur, obsédé qu'il était par cette histoire de retard possible du rapide. Enfin, arrivant à Saint-Pierre-des-Corps, il apprit que le train était annoncé. Soulagé d'un grand souci, il regarda Antoinette, et lui dit une phrase très gentille sur la vision merveilleuse qu'il emporterait d'elle, en l'assurant qu'elle n'avait jamais été si jolie. Elle changea instantanément de regard et de visage. Elle se dit sans doute: «Il était temps!» Car le train précisément entrait en gare. Ils se séparèrent après s'être donné leur meilleure poignée de mains, heureux l'un de l'autre, sans s'être rendu compte du souci dont chacun d'eux était enfin délivré.

Rose Meulier était une femme d'un caractère égal, d'un esprit pondéré, ennemie résolue de l'iniquité. Elle ne poursuivait, bien entendu, son idéal de justice que dans le domaine assez restreint, il faut le dire, de ses préoccupations. C'est ainsi qu'elle ne cessa d'être impressionnée pendant tout son voyage à Tours par un différend qui mettait aux prises une crémière de sa maison de Paris et le gérant de l'immeuble. Elle en fit juge son ami Julien et lui exposa l'affaire pendant le déjeuner. Après le repas, ils s'installèrent dans un lit de l'hôtel... Rose était loin d'être dénuée de sensualité. Elle ne manquait jamais de manifester une très vive émotion, des plus sincères d'ailleurs, quand elle était aux bras d'un amant, de perdre la tête pendant trois ou quatre secondes, au point de s'écrier chaque fois, et sans varier d'ailleurs sa formule d'enthousiasme: «Je vois le ciel! Je vois le ciel!» Elle n'y faillit pas cette fois-là. L'instant d'après, elle avait repris son sang-froid, et résumait tous les mauvais arguments du gérant. Puis elle faisait un tableau saisissant de la situation de la malheureuse crémière, enceinte de trois mois, et élevant quatre enfants, dont le dernier dans une couveuse. Cette description fut si complète que Julien, qui somnolait, eut le temps de retrouver son ardeur. Il entoura à nouveau de ses bras cette docile personne, qui revit pour la seconde fois le firmament, et en fit la constatation. Puis, pendant que Julien s'endormait tout à fait, elle prononça un réquisitoire intarissable, qui atteignait par-dessus la tête du gérant la propriétaire elle-même, responsable de la barbarie de son représentant.


Julien dormit profondément jusqu'au dîner. Quand il s'éveilla, il vit Rose Meulier, assise sur l'oreiller, qui travaillait, gentiment, à de petits chaussons de laine blanche. Julien la regarda avec un sourire tendre, en se demandant comment il allait faire pour la quitter le plus vite possible.

—C'est très ennuyeux, dit-il au bout d'un instant. Je vais être obligé de rentrer au château après dîner. Ça ne te fait rien de passer la nuit toute seule à l'hôtel?

—N'y a-t-il pas de train pour rentrer à Paris ce soir? dit Rose Meulier, qui n'était pas femme à soulever des récriminations chaque fois qu'une question de justice ne se trouvait point en jeu.

—Il y a un train tout à l'heure. Mais il faut se dépêcher. Je crois qu'il y a un wagon-restaurant.

—Si c'était ça, dit Rose, je préférerais rentrer maintenant, parce que j'irais prendre Madge au théâtre...

Elle s'habilla rapidement. Julien la conduisit à la gare, où elle n'eut que le temps de monter dans le train.

—Voilà, se dit Julien. Comme il n'y a pas de moyen pratique pour rentrer ce soir au château, je vais dîner tout seul au restaurant. Puis je passerai la soirée tout seul à une terrasse de café. J'irai ensuite dormir tout seul, après qu'on l'aura refait, dans mon lit de cet après-midi.