—Il a l'air d'un pêcheur assez compétent, dit Julien à Lorgis.
—Il n'est compétent en rien, dit Lorgis.
—Vous dites cela, constata Julien, avec une espèce de joie sauvage.
—C'est possible, dit Lorgis en souriant, mais que voulez-vous? Ce genre de type-là, c'est celui que j'exècre le plus... Compétent, le diplomate? C'est un de ces individus à qui la compétence sera toujours interdite, parce qu'ils ont un besoin constant de briller, dans n'importe quel ordre d'idées, et que jamais un gaillard comme ça n'aimera connaître les choses pour le plaisir de savoir. Ainsi, je préfère cent fois le marquis, si hurluberlu qu'il soit. Au moins, lui, il s'intéresse vraiment à ce qui l'occupe... Pas longtemps, mais il s'y intéresse. Tandis que ce monsieur Dessiré, le diplomate... Vous savez qu'il n'est même pas diplomate? Il a passé jadis un vague examen des Affaires Étrangères; il est parvenu, grâce à mille protections, au grade de troisième secrétaire. Il a considéré, avec juste raison, qu'il ne pouvait pas aller plus loin, et a demandé sa mise en disponibilité. Et c'est la faveur, on peut le dire, qu'on lui a accordée avec le plus d'empressement... Regardez-le s'en aller à la pêche. Il a appris d'un pêcheur deux ou trois termes spéciaux, le nom de quelques appâts... Et il ne va au bord de la rivière que pour avoir l'occasion de sortir ses petites connaissances.
... Il emmène avec lui l'auditeur qu'il lui faut, cette poire majestueuse de Jehon à qui il en impose surtout par sa sévérité, par sa raillerie systématique. Moi, j'ai horreur de ça... Oh! je ne défends à personne de s'égayer sur le compte de son prochain. Vous pouvez constater que je ne m'en prive pas, du moment qu'il y a de quoi... Mais, nom d'une brique! il faut qu'il y ait de quoi.
... J'ai connu au Havre un parent à moi, un vieux monsieur de la marine, pas bête du tout, et très moqueur. Or, il prétendait ne se moquer que des gens ridicules. Il disait: «On me traite de rosse, mais il faut reconnaître que dans mes rosseries il y a toujours un grain de justice. Je ne veux rien savoir de la rosserie à blanc. Pour moi la blague, c'est une façon comme une autre de dire la vérité.»
Julien écoutait parler le marchand de petits pois, et se sentait content, et un peu orgueilleux d'être son compagnon, et de causer avec lui si librement. Il ne pensait que rarement à ses trente millions, et s'il y pensait quelquefois, il se disait que l'amitié de Lorgis était d'autant plus précieuse qu'elle était certainement désintéressée.
Il sentait bien qu'il n'exploiterait jamais ce millionnaire, sa situation personnelle étant assez indépendante pour l'en dispenser, et Lorgis le savait aussi. Julien pouvait donc s'abandonner aux charmes de cette liaison. La sincérité de ses sentiments ne serait jamais suspectée.
Ce matin-là, ils étaient arrivés jusqu'à une sorte de terrasse que bordait un petit mur, et qui donnait sur une plaine démesurée.
Ils prirent place sur un banc, mais Lorgis, à peine assis, se leva tout de suite: